« Quills », de Doug Wright, Nuits de Fourvière, les Célestins à Lyon

« Quills » © Stéphane Bourgeois « Quills » © Stéphane Bourgeois

Jouir sans entraves

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

En ces temps de puritanisme militant, d’intégrisme criminel, il faut saluer le choix de Jean‑Pierre Cloutier et Robert Lepage de mettre en scène « Quills », pièce du dramaturge états-unien Doug Wright.

Consacrée à la relation des ultimes moments de captivité du marquis de Sade dans l’asile de Charenton, elle est une occasion courageuse de rappeler que pour jouir de la liberté, il est indispensable d’avoir la liberté de jouir.

Quill signifie « plume » en anglais mais se prononce comme kill, « tuer ». Terrible ambiguïté qui s’accorde parfaitement avec les récits des œuvres sulfureuses de Sade. Un prédicateur anglais renommé, Sydney Smith, vivant à la même époque que lui et écrivain reconnu, notait qu’il existe trois sexes chez les Français : les hommes, les femmes et les membres du clergé. Précieux et humoristique inventaire qui permet d’entrer au cœur de la dialectique sadienne qui innerve le propos de Quills.

Rebelle et manipulateur, Sade raconte à satiété les plaisirs et les souffrances de la sexualité. Captifs comme lui, les pensionnaires fragiles de corps et d’esprit de l’établissement psychiatrique sont bouleversés et excités par l’écoute de ses contes libertins. Une jeune lavandière curieuse de littérature mais perverse et un abbé humaniste mais névrotique tentent de s’opposer à l’autoritarisme du directeur de l’asile, lui-même passablement perturbé.

Traité en détention de façon plutôt privilégiée, Sade n’a de cesse de provoquer et de pousser chacun de ses interlocuteurs dans leurs contradictions les plus intimes à l’exception de son épouse, muscadine hystérique profitant de l’incarcération de son mari pour vivre pleinement sa liberté. Il finira par payer de sa vie son insolence acharnée après les mutilations qui lui sont infligées pour l’empêcher d’écrire et de faire circuler sous le manteau ses derniers libelles. Jouir sans entraves, jusqu’au bout, message ultime d’un être obsédé par l’écriture et le désir de s’affranchir de toute censure.

Surenchère pas toujours justifiée

Doug Wright a inventé à Sade une fin proche du grand-guignol. Mains, pieds, tête et pénis sectionnés afin d’essayer de mettre un terme à la fureur contestataire du marquis. Surenchère pas toujours justifiée pour exalter la figure d’un homme qui, en vérité, mourut des complications de son obésité et de sa consommation d’alcool. Reste heureusement dans la belle traduction de Jean‑Pierre Cloutier la sensualité et la fluidité d’une langue faisant écho à celles de Jean‑Jacques Rousseau et de Choderlos de Laclos. Les mots aux allures parfois pamphlétaires s’élèvent souvent, y compris dans la lubricité, au niveau d’un chant désespéré pour s’insurger contre les interdits les plus hypocrites.

« Quills » © Stéphane Bourgeois
« Quills » © Stéphane Bourgeois

Toutefois, la pièce, dans son architecture, souffre d’une construction répétitive. Un théâtre de conversation l’emporte fréquemment sur un théâtre de situation. Nombreuses sont les scènes quelque peu bavardes se déroulant dans le bureau du patron de Charenton, de même que les adresses au public.

Répétitif également est le fonctionnement de la scénographie. Passé la surprise de la découverte de miroirs mobiles qui multiplient les images des protagonistes comme dans une chambre de bordel luxueux, une certaine lassitude s’installe. Ces jeux d’illusion permanents dispersent l’attention et surlignent l’idée intéressante originelle de mettre en évidence les aspects complexes des personnages.

Robert Lepage devrait se méfier des abus de son goût pour la machinerie. Il sait sûrement qu’il rayonne beaucoup plus sur le plateau quand, comme ici, armé d’une longue et douce plume blanche qu’il caresse ou brandit, il incarne magnifiquement la puissance érotique et littéraire du marquis de Sade. Il devrait aussi malgré son indiscutable talent de comédien modérer ses élans narcissiques qui l’amène à une autoreprésentation excessive n’échappant pas toujours à la facilité. Porter un peignoir digne de la Cage aux folles, par exemple, réduit caricaturalement le propos. À ses côtés, Jean‑Pierre Cloutier dans le rôle de l’abbé de Coulmier donne une magistrale leçon d’interprétation. Sobre et tourmenté, fraternel et implacable, il fait jeu égal, sans complaisance, avec son adulé partenaire. 

Michel Dieuaide


Quills, de Doug Wright

Première française

Traduction française de Jean‑Pierre Cloutier

Mise en scène : Jean‑Pierre Cloutier et Robert Lepage

Avec : Jean‑Pierre Cloutier, Érika Gagnon, Pierre‑Olivier Grondin, Robert Lepage, Jean‑Sébastien Ouellette, Mary‑Lee Picknell

Assistante à la mise en scène : Adèle Saint‑Armand

Collaboration à la scénographie : Christian Fontaine

Costumes : Sébastien Dionne

Lumières : Lucie Bazzo

Environnement sonore : Antoine Bédard

Accessoires : Sylvie Courbron

Photos : © Stéphane Bourgeois

Production : Ex machina, en coproduction avec le Trident et les Nuits de Fourvière

Producteur pour Ex machina : Michel Bernatchez

Production déléguée Europe, Japon : Richard Castelli, Epidemic

Avec le soutien du Québec

En partenariat avec les Célestins de Lyon

Les Célestins • 4, rue Charles‑Dullin • 69002 Lyon

www.celestins-lyon.org

www.nuitsdefourviere.com

Courriel : contact@nuitsdefouviere.fr

Billetterie : 04 72 32 00 00

Représentations : les 16, 17 et 18 juin 2016 à 20 heures

Durée : 2 h 20 sans entracte

Tarifs : 36 euros, 31 euros, 24 euros