Rencontre avec la compagnie Pandora à Paris

Rencontre avec l’équipe de « Jouer avec Nicomède »

Par Hélène Merlin
Les Trois Coups

Brigitte Jaques-Wajeman, metteur en scène, a été formée dans les classes d’Antoine Vitez, et a travaillé en tant que comédienne dans plusieurs de ses spectacles de 1969 à 1974. Puis elle se consacre à la mise en scène et crée la Cie Pandora avec François Regnault. Elle enseigne l’art dramatique à l’école de la rue Blanche (l’Énsatt) de 1981 à 1987, dirige le centre dramatique national Théâtre de la Commune-Pandora d’Aubervilliers de 1991 à 1997, et depuis 2006, enseigne à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Puisant dans les répertoires classiques et modernes, elle a mis en scène plus d’une trentaine de pièces présentées lors de festivals et dans de nombreux théâtres, en France et à l’étranger (Comédie-Française, Chaillot, Odéon, Athénée, Théâtre de la Ville…).

Propos recueillis lors de la rencontre avec le public à l’issue de la représentation du jeudi 15 janvier 2008…

Extraits :

Une spectatrice

J’ai eu un peu peur du Jouer avec… Je me suis dit que ça n’allait pas être tout à fait Nicomède. Mais vous avez respecté le texte et vous apportez, en tant que metteur en scène, une nouveauté, un regard…

Brigitte Jaques-Wajeman

C’et vrai que cela aurait pu s’appeler Nicomède. On avait pensé à Jouer avec Nicomède à cause de la prise à témoin constante du public que le dispositif et le travail des acteurs amenaient. C’est un peu un jeu avec le public. J’avais songé pendant les répétitions à aller plus loin, jusqu’à interrompre la représentation pour parler, échanger avec le public. Très vite, je me suis rendu compte que ça n’avait pas de sens, que la pièce se soutenait elle-même et que le travail scénique, les propositions des acteurs suffisaient amplement à proposer une vision neuve, non seulement de l’œuvre, mais aussi du théâtre.

Il y a quand même un Jouer avec… puisque, d’emblée, vous avez vu Nicomède s’installer dans le public tout en s’adressant à lui. Mais il a toujours été clair dans mon esprit que nous jouerions entièrement Nicomède. La pièce est extraordinairement construite, elle a une telle densité, une telle intensité, que ce serait dommage de ne pas la donner entièrement au public. Dans le dernier acte, en revanche, le Jouer avec… signifie aussi oser transgresser les interdits du répertoire classique, et faire réapparaître le côté baroque si profondément présent dans Corneille…

Un spectateur

Ce n’est pas une tragédie, tout finit plutôt bien…

Brigitte Jaques-Wajeman

Dans la préface de cette pièce, Corneille dit qu’à la base la fin n’était pas celle‑là. Il faisait mourir le roi, mais des amis très avisés lui avaient suggéré de le faire « revenir ». On était à l’époque de la Fronde, d’où cette émeute inouïe que l’on voit dans cette pièce. Il était clair qu’il avait déjà tellement dégradé la fonction royale que de le faire mourir, aussi lâchement que le décrit Attale, aurait été manifestement trop. Sur les conseils de ces amis, il a donc fait une fin obligée. Mais c’est très difficile à traiter : il va si loin dans la noirceur, dans cette corruption, dans cette jouissance du pouvoir, comment faire en sorte que la générosité vienne emballer tout ça ?

Une spectatrice

Ça me rappelle un peu Tartuffe, on a une espèce de coup de théâtre heureux. Mais, finalement, il y a un aspect artificiel, il y a un malaise qui persiste.

Brigitte Jaques-Wajeman

Oui, cela transparaît dans la mise en scène, dans le travail fait avec les acteurs. À la lecture de la pièce, cela peut sembler moins clair. Mais Corneille laisse des mines à l’intérieur de cette fin heureuse, en particulier la gloire finale à l’amitié des Romains, qui permet d’introduire constamment une ambiguïté sur cette fin.

Alice Zeniter (stagiaire mise en scène)

C’est vrai que dans cette pièce, il y a des « méchants » qui font penser au personnage d’Aaron dans Titus Andronicus. Arsinoé, par exemple, est une méchante absolue, mais à la fin, au lieu de dire « je voudrais commettre encore mille crimes », elle dit « je ne peux plus défendre mon cœur contre tant de vertus »… Comment peut-on demander à une comédienne de jouer ça sincèrement ?

Une spectatrice

N’est‑ce pas là justement une ultime duperie ?

Brigitte Jaques-Wajeman

C’est effectivement comme ça qu’on l’a interprété. Parce que dans ce théâtre de la politique tout est tout le temps théâtre justement.

Un spectateur

À la fin, Arsinoé et le roi me faisaient penser au couple Ceaușescu.

Brigitte Jaques-Wajeman

Oui, tout à fait, on y a vraiment pensé. J’ai été extrêmement marquée par cette image…

Nicomède est la pièce la plus critique, la plus politique de Corneille. Elle m’avait particulièrement frappée à ma première lecture, mais j’ai mis beaucoup de temps à me décider véritablement à la monter. J’ai longtemps hésité à cause notamment de la difficulté de la comédie du pouvoir qu’il y a à l’intérieur même de la tragédie. Cet équilibre entre l’extrême drôlerie, la dérision et la dimension tragique… l’extraordinaire sérieux de la cause de Nicomède face à la faiblesse si dérisoire du roi. Mais, aujourd’hui, je suis très heureuse, car le travail avec les comédiens a été vraiment passionnant. Cette pièce a d’autant plus de résonance aujourd’hui, car nous sommes en permanence entre la tragédie et la comédie dans la politique et dans le monde. Constamment. C’en est même un peu vertigineux.

Une spectatrice

Vous allez finir même par être doublée. (Rires.)

Brigitte Jaques-Wajeman

Oui, absolument ! En ce moment…

Pascal Bekkar (interprète Flaminius, l’ambassadeur de Rome)

La réalité dépasse souvent la fiction !

Recueilli par
Hélène Merlin

Voir la critique du spectacle par Hélène Merlin pour les Trois Coups


Jouer avec Nicomède, de Pierre Corneille

Cie Pandora • 01 45 87 26 17

www.compagniepandora.fr

Mise en scène : Brigitte Jaques‑Wajeman

Avec : Bertrand Suarez‑Pazos, Raphaèle Bouchard, Thibaud Perrenoud, Sophie Daull, Pierre‑Stéfan Montagnier, Pascal Bekkar, Marc Siemiatycki, Agnès Proust

Collaboration artistique : François Regnault, Jacqueline Lichtenstein

Scénographie et lumière : Yves Collet

Costumes : Annie Melza Tiburce

Maquillages et coiffures : Catherine Saint‑Sever

Assistants :

  • mise en scène : Pascal Bekkar
  • lumière : Nicolas Batz

Son : Stéphanie Gibert

Décor : Mathieu Bianchi

Costumes : Anna Gaïotti

Peinture : Bertrand Aubert

Stagiaires : Alice Zeniter, Thomas Bouvet

Habilleuse : Dragana Radisavljevic

Régie : Gilles David, Yann Nédélec

Administration : Dorothée Cabrol

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie • 75012 Paris

Réservations : 01 43 28 36 36

www.la-tempete.fr

Du 15 janvier au 17 février 2008, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 16 heures

Durée : 2 h 30

18 € | 13 € | 10 €