« Richard III », de Peter Verhelst, le Granit à Belfort

Richard III © Christophe Raynaud de Lage Richard III © Christophe Raynaud de Lage

Déshabillez-vous !

Par Maud Sérusclat
Les Trois Coups

Créé à Avignon l’été dernier, « Richard III », mis en scène par Ludovic Lagarde, est un spectacle qui fait parler de lui. C’est avec un plaisir non dissimulé que j’ai retrouvé le chemin du Granit de Belfort pour assister à la première représentation de cette pièce, que je savais d’avance étonnamment complexe et contemporaine. Et pour cause…

La salle est plongée dans le noir. Longtemps. Les premières secondes, le public chuchote, plaisante, remue encore un peu. Derniers instants d’indiscipline. Après tout, cela n’a pas encore commencé. Détrompez-vous, cela a déjà commencé. Mais rien ne se passe. Les secondes s’écoulent, de plus en plus longues, jusqu’à vous inquiéter. Soudain, enfin, le lit s’éclaire et la duchesse d’York, de sa voix rauque et résonnante, nous raconte sa douleur.

Ce soir, je ne céderai pas à la tentation de vous en dire davantage sur l’intrigue. Aller voir cette pièce est une vraie mise à l’épreuve. Ceux d’entre vous qui aiment le risque seront donc tentés. Mais, pour ne pas rester en rade ou plutôt pour ne pas sombrer, il vous faudra procéder à un étrange rituel. Pour trouver quelques repères, pour épouser la mise en scène de Lagarde, il a fallu que je me déshabille. Littéralement. Ce fut douloureux, mais il vous faudra en passer par là.

Tout d’abord, il vous faudra retirer doucement la première couche, plus ou moins épaisse, que vous porterez ce soir de novembre : tout ce que vous connaissez sur Shakespeare et sa tragédie historique connue sous le même titre. Cela vous sera utile, paradoxalement, pour « comprendre », au sens étymologique du terme, de quoi il en retourne. Richard est un monstre. Il est « né avec des dents ». Bon.

Ensuite, il vous faudra dégrafer progressivement la seconde couche qui vous tient, pour quelques minutes encore, presque douillettement assis sur votre siège. Naïfs que vous êtes ! Défaites-vous de l’idée qu’il s’agit d’une adaptation de la pièce de Shakespeare. Il n’en est rien, vous allez assister à tout autre chose. Certains parlent de réécriture. La plume est aiguisée, lapidaire, inquiétante et fascinante à la fois. Reconnaissez le texte de Peter Verhlest, tentez d’en saisir le rythme, les césures, la violence, la musique. C’est parfois difficile, je sais, tant les jeux sonores impliqués par la mise en scène heurtent vos délicates oreilles. Faites-moi confiance, l’effort en vaut la peine.

Mais le plus dur reste à faire. La première demi-heure n’est pas tout à fait écoulée. Ce n’est pas bon signe, car vous avez déjà regardé votre montre. Il faut alors vous rendre à l’évidence : soit vous décidez d’en rester là pour ce soir, et l’ennui va vous gagner assez vite, soit vous sacrifiez ce qui vous reste de seconde peau, alors même que vous vous sentez déjà écorché. C’est le moment de faire tomber la dernière couche, l’ultime : oubliez tout ce que vous savez (aimez ?) du théâtre, contemporain ou classique, complexe ou divertissant. Tout. Dessaisissez-vous de tout horizon d’attente, mettez-vous à nu. C’est à cette unique condition que vous serez saisi par cette pièce. Voilà pour la méthode. Parlons maintenant des effets secondaires.

L’avantage de cette expérience de nudité pour le spectateur est que chacun de ses sens est sollicité. Avec des moments heureux : nous sursautons, nous sommes surpris par les effets sonores des micros, par les échos lancinants, par les voix mystérieuses, par les jeux de lumière. Tout est contraste et décalage. Cette sensibilité toute nouvelle fait que nous sommes pris au piège et captivés. Par la folie du personnage de Richard, par exemple. Il est incroyable tant il est monstrueux jusqu’au fond des veines. Nous sentons bouillir en lui ce fiel qui, semble-t-il, le dévorait déjà in utero. Sa violence caricaturale nous dérange. Pourtant, et le texte nous y invite, nous rions souvent, à défaut de bien comprendre ce que nous voyons. Et nous finissons par nous dire dans une ultime tentative de réconciliation que cela importe peu.

Oui, mais l’inconvénient, c’est que, puisque je suis réduite à cet état de fragilité inconfortable, je suis très vite à fleur de peau, pour ne pas dire sur-sollicitée. Certains moments m’ont totalement échappé. Je n’ai pas compris pourquoi la future épouse de Richard se déshabille subitement, alors qu’elle est sur le plateau depuis quarante‑cinq minutes et qu’elle n’a presque pas dit un mot. Je n’ai pas compris pourquoi Loyal, l’homme de main de Richard, s’obstine à ressembler tant à Al Pacino (le flingue à la ceinture, les mitaines et la chemise noire ouverte) ni pourquoi il mâche un chewing-gum pendant toute la pièce. Ce côté Tarantino, revendiqué par Ludovic Lagarde, n’a pas produit de sens pour moi. Je n’ai pas saisi non plus pourquoi certains comédiens insistent tant sur leur accent anglais, comme pour nous rattacher très artificiellement au souvenir du texte shakespearien. Quant à la représentation de la mort de Richard, je vous laisse la découvrir. Vous m’en direz des nouvelles.

Une heure trente d’inquiétante étrangeté, donc, une pièce qui vous saisit et vous échappe tout à la fois. En fait, il n’y a qu’une alternative : vous crierez au génie ou à l’arnaque ! 

Maud Sérusclat


Richard III, de Peter Verhelst

D’après Richard III, de Shakespeare, traduit du néerlandais par Christian Marcipont

Cie Ludovic-Lagarde

Mise en scène : Ludovic Lagarde

Dramaturge et assistante à la mise en scène : Marion Stoufflet

Avec : Anna Bellec, Laurent Poitrenaux, Geoffrey Carey, Samuel Réhault, Christèle Tual, Francesca Bracchino, Pierre Baux, Camille Panonacle, Suzanne Aubert et Antoine Herniotte

Costumes : Valérie Simmoneau

Scénographie : Antoine Vasseur

Lumière : Sébastien Michaud

Son et musique : David Bichindaritz

Collaboration artistique son et musique : Olivier Pasquet

Maquillage : Corinne Blot

Stagiaire scénographie : Élodie Dauguet

Régie générale et collaboration à la scénographie : James Brandily

Régie son : Vanessa Court

Régie lumière : Didier Peucelle

Régie plateau : Emmanuel Jarousse

Photo : © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Décor construit par les ateliers de la maison de la culture de Bourges

Le Granit, scène nationale • 1, faubourg de Montbéliard • 90000 Belfort

Réservations : 03 84 58 67 67

http://www.legranit.org/

Du 21 au 23 novembre 2007

Durée : 1 h 30

19 € | 14 € | 7,50 €