« Rosa Liberté », de Filip Forgeau, Théâtre de l’Épée‐de‑Bois à Paris

« Rosa Liberté » © J.-C. Chatagneau

La voix de la révolte

Par Anne Cassou-Noguès
Les Trois Coups

« Rosa Liberté » est un « poème dramatique » qui retrace la vie de Rosa Luxemburg, de ses plus jeunes années à son assassinat. Soizic Gourvil, seule en scène, incarne « Rosa la Rouge », revenue d’entre les morts pour raconter son histoire.

Rosa Liberté est une voix. En effet, quand on entre dans la salle, la fumée interdit de voir quoi que ce soit. On devine des ballons dans l’ombre, mais le plateau se dérobe. C’est alors qu’une silhouette frêle apparaît et qu’une voix s’élève. Et quelle voix ! Même quand on discerne mieux son visage et son corps, Soizic Gourvil se montre comme empêchée. Ses gestes sont minimalistes, elle se tient quasiment immobile, face au public.

Il s’agit pour le metteur en scène de donner à voir une combattante qui n’a jamais baissé les bras, qui est restée debout et fière dans l’adversité. Le moindre geste serait un renoncement, un compromis. La Rosa de Filip Forgeau et Soizic Gourvil ne dévie jamais de la trajectoire qu’elle s’est fixée à quinze ans : « Petite et boiteuse / Mais debout / J’entre dans l’action politique / Et au parti du prolétariat ».

« Petite et boiteuse / Mais debout /
J’entre dans l’action politique /
Et au parti du prolétariat. »

La fumée revient, la lumière est toujours vacillante, l’obscurité gagne, comme les périls et le fascisme dont l’ombre plane sur l’Europe dans les années 1910, mais Rosa ne flanche pas. Les combats de cette jeune femme du début du xxe siècle demeurent d’actualité. Qu’elle se batte contre les injustices sociales, contre l’antisémitisme source de haine et de conflits, on ne peut qu’être porté par son indignation.

Cette maîtrise du corps, associée à l’absence de décor, à la sobriété de la conception des lumières, accorde toute son importance à la voix. Sonore et rythmée, parfois proche du slam, elle donne à entendre une grande palette de sentiments. De ce corps immobile jaillit une musique pleine de sensibilité, capable d’une infinité de variations. Lascive et tendre quand elle évoque son amant Léo Jogiches, menaçante quand elle s’en prend aux nationalistes, elle est tantôt celle d’une jeune fille tantôt celle d’une vieille femme.

Le texte de Filip Forgeau, qui se présente comme un « poème dramatique » plus que comme une pièce de théâtre, est magnifique. En vers libres, il est à la fois très narratif et très poétique. Il raconte la vie de Rosa Luxemburg, sans jamais être ennuyeux ou entrer dans des détails fastidieux. Sa langue devient l’arme de Rosa, grâce à ses aspérités, son flux convulsif, ses sonorités qui s’entrechoquent pour parvenir parfois à l’harmonie.

Rosa Liberté est un spectacle salutaire à plus d’un titre. Il est politiquement très engagé et rappelle impérieusement la nécessité de faire entendre sa voix contre le nationalisme, le racisme, les inégalités. Il n’en est pas moins éminemment poétique, d’un lyrisme fougueux et passionné. 

Anne Cassou-Noguès


Rosa Liberté, de Filip Forgeau

Mise en scène : Filip Forgeau

Avec : Soizic Gourvil

Création sonore : Lionel Haug

Régie lumière : Michaël Vigier

Photos : © J.‑C. Chatagneau

Théâtre de l’Épée-de-Bois • la Cartoucherie • route du Champ-de‑Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 48 08 39 74

Site du théâtre : www.epeedebois.com

Du 10 au 27 mars 2016, jeudi et vendredi à 20 h 30, samedi à 16 heures et 20 h 30, dimanche à 16 heures

Durée : 1 h 15

Tarif : de 10 € à 20 €