« Saint‑Lazare Vegas », d’Emmanuel Dupuis, Théâtre Essaïon à Paris

« Saint-Lazare Vegas » © Pierre François

Errance en salle des pas perdus

Par Élisabeth Hennebert
Les Trois Coups

Christophe Givois et Jude Joseph incarnent deux S.D.F. émouvants, dans un spectacle qui laisse néanmoins le public en plan, comme le ferait une panne de caténaires.

De Tchekhov à Boulgakov et de Céline à Martin Winckler, les médecins écrivains sont plus nombreux qu’on ne pourrait le croire. Leur écriture est souvent marquée du sceau d’une vérité apprise au contact des corps souffrants, dénudés, avilis. Emmanuel Dupuis est néphrologue. Même si sa dixième pièce de théâtre n’a aucun rapport avec son métier, elle contient beaucoup de cette humanité enrichie sur le terrain. Le dramaturge a choisi d’installer les clochards Caul et Brinduc sur un banc de la gare Saint-Lazare pour raconter un bout de leur vie. Ces deux-là provoquent immédiatement l’empathie du public, par la drôlerie de leurs dialogues mi-poétiques mi-psychotiques, et aussi imprégnés de mysticisme que de tord‑boyaux. On sent le praticien qui est passé par quelques stages aux urgences.

La mise en scène de Christophe Givois (qui interprète aussi le rôle de Caul) recrée habilement l’univers de la précarité en quelques objets tels les sacs plastiques et le papier journal, ou encore ce projecteur de diapositives, rescapé d’un retrait d’encombrants, adopté pour donner à la rituelle vidéo un caractère tout à fait insolite. D’une manière générale, le choix d’associer une classe de C.A.P. à la construction du décor confère à celui-ci un côté bricolo-récup qui, partout ailleurs, aurait les travers de l’amateurisme mais qui, appliqué au thème de l’homme détruit au milieu d’objets détruits, augmente la sensation d’inconfort généralisé : on regarde une vie en carton parmi les cartons. Les costumes de Lucie Marquis, dessinés dans un esprit de stylisation de la déchéance vestimentaire, paraissent finalement plus vrais que de réelles guenilles.

« Saint-Lazare Vegas » © Pierre François
« Saint-Lazare Vegas » © Pierre François

Suite à une avarie de scénario, terminus tout le monde descend !

Dès la première entrée en scène féminine, cette intéressante ambiance cultivant le guingois, le traviole et le biscornu, se casse d’un coup la figure. Au début, on se dit que ce n’est pas grave, qu’il y a juste un petit raté occasionnel. Mais, progressivement, le malaise s’installe : l’intrigue qui s’annonçait comme une comédie fantastico-poétique dérive vers le n’importe quoi. Je n’ai aucune objection contre le fantastique, mais il peut devenir un fourre-tout pour auteur en panne d’inspiration. Cette histoire « d’artiste en résidence » (aïe, aïe, aïe ! Le nombrilisme des théâtreux parlant de théâtreux en jargon théâtreux !) qui surgit dans le décor bien planté de nos deux gars de la cloche ne tient pas debout.

Plus généralement, il me semble que les personnages féminins n’ont aucune consistance. L’assistante sociale qui aurait pu avoir une personnalité fouillée et intéressante est expédiée en trois poncifs. Même la voix off de hall de gare aurait pu être plus convaincante. Quant au mystérieux Al, personnage masculin interprété par une comédienne, il/elle n’a pas le commencement d’une apparence de crédibilité. Les comédiennes ne manquent pas de talent, mais elles peinent à se dépatouiller d’un texte qui ne les sert pas. L’univers des femmes S.D.F. est encore plus méconnu que celui de leurs homologues masculins 1. Cette pièce qui s’annonçait prometteuse nous laisse sur notre faim. Dommage. 

Élisabeth Hennebert

  1. Parmi beaucoup d’essais et témoignages sur la vie dans la rue, on pourra lire le témoignage de Jean‑Michel Touche, Bienvenue dehors !, Salvator, 2013

Saint‑Lazare Vegas, d’Emmanuel Dupuis

Collectif Impatience

www.collectifimpatience.org

www.saintlazarevegas.fr

Mise en scène : Christophe Givois, assisté par Fatima Chaïb Eddour

Avec : Fatima Chaïb Eddour, Christophe Givois, Jude Joseph, Joyna Moon

Scénographie : Gad Cohen

Costumes : Lucie Marquis

Décors : classe de C.A.P.-R.C.I. du lycée Jean-Rostand de Mantes‑la‑Jolie

Théâtre Essaïon • 6, rue Pierre‑au‑Lard • 75004 Paris

Réservations : 01 42 78 46 42

www.essaion.com

Métro : Hôtel-de-Ville (ligne 1) ou Rambuteau (ligne 11)

Jusqu’au 14 janvier 2017, du jeudi au samedi à 19 h 45, relâche les 24, 25 et 31 décembre 2016

Tarifs : 20 €, 15 €

Durée : 1 heure