« Sarrazine », de Julie Rossello-Rochet, Théâtre de Villefranche à Villefranche-sur-Saône

« Sarrazine » de Lucie Rébéré © Jean-Louis Fernandez « Sarrazine » de Lucie Rébéré © Jean-Louis Fernandez

Albertine, j’écris ton nom

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

On n’oubliera pas ce trio de femmes bourrées de talent : la metteuse en scène Lucie Rébéré, la comédienne Nelly Pulicani et l’autrice Julie Rossello-Rochet s’allient pour une évocation poignante d’Albertine Sarrazin.

Ce texte a valu à son autrice le Prix Godot des lycéens ; il lui sera remis au théâtre de La Criée à Marseille, le 17 mars prochain. Elle a choisi de l’appeler la Sarrazine. Ce titre rappelle l’origine d’Albertine Damien, née sous X et abandonnée à Alger, son appartenance revendiquée. Il raconte sa courte vie, enfermée et contrainte, en maison de redressement à la demande de son père adoptif, puis dans diverses prisons, dont celle de Fresnes, émaillée d’escapades enfiévrées, de cavales au goût de garrigue et d’amour. L’injustice la poursuivra jusque dans la mort, à 29 ans, suite à une intervention chirurgicale ratée.

« Sarrazine » de Lucie Rébéré © Jean-Louis Fernandez
« Sarrazine » de Lucie Rébéré © Jean-Louis Fernandez

Trois femmes talentueuses

Le texte de Julie Rossello-Rochet va bien au-delà du rappel biographique. Il dit avec sensibilité et justesse tout ce qui fait d’Albertine un personnage attachant. Il dénonce sans appuyer l’emprise d’une société rigide et destructrice sur le corps des femmes, fait surgir devant nos yeux une écrivaine écorchée vive, à l’écriture pourtant complètement maîtrisée. Surtout, Julie Rossello-Rochet fait de cette histoire une formidable machine de théâtre.

La metteuse en scène s’en empare. Dès les premières minutes, on est pris. La disposition bi-frontale permet à la fois à Nelly Pulicani d’arpenter la promenade de la cour de Fresnes, les rues où elle se prostitue, et de s’adresser à chaque spectateur, l’un après l’autre, comme personnellement. La scénographe Amandine Livet complète ce dispositif d’une simple baignoire, lieu de l’intime, du chagrin et de la révolte. La comédienne la surplombe d’un miroir qui la renvoie en gros plans indiscrets, puis se plonge, nue, dans une eau brûlante d’où, finalement, émerge une main dont les doigts comptent les jours… évoquant la lenteur de ce temps confisqué.

Nelly Pulicani, comédienne époustouflante, se glisse dans les différents rôles qui ont été ceux d’Albertine, de la jeune fille tremblante, de la gamine qui fugue à corps perdu pour aller danser, à la femme sensuelle qui offre son corps contre un peu de chaleur ou d’amour. Ses métamorphoses sont impressionnantes. Le public est sous le charme et le choc. Une ovation salue la comédienne, mais aussi un ensemble d’une parfaite cohérence et un bel hommage à Albertine Sarrazin, qu’il faut redécouvrir. 

Trina Mounier


Sarrazine, de Julie Rossello-Rochet

Mise en scène : Lucie Rébéré

Avec : Nelly Pulicani et la participation de Fred Masson, ainsi que les voix de Bouacila Idiri, Ruth Nüesch, Michelle Tamariz et Gilles David

Scénographie et accessoires : Amandine Livet

Durée : 1 h 30

Extrait vidéo

Photo © Jean-Louis Fernandez

1er février à 20 h 30

Théâtre de Villefranche • Place des Arts • 69400 Villefranche-sur-Saône

De 5 € à 12 €


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