« Selma », de Per Olov Enquist, Grenier à sel à Avignon

« Selma » © Alain Szczuczynski

La dame de Mårbacka

Par Corinne François-Denève
Les Trois Coups

Une adaptation académique d’une pièce de Per Olov Enquist qui voudrait parler de cinéma, de littérature et de théâtre.

Selma, de Per Olov Enquist, est un étrange objet scénique : en 1920, Victor Sjöström, le grand réalisateur suédois que l’on retrouvera plus tard dans les Fraises sauvages de Bergman, s’attelle à l’adaptation d’un roman du monument national Selma Lagerlöf, prix Nobel de littérature et grande dame des lettres suédoises. Enquist imagine la rencontre de ces deux géants, et leur adjoint deux personnages « accessoires », le chef opérateur Julius Jaenzon et l’actrice Tora Teje. Difficile pour le public français de mesurer la portée de cette entrevue imaginaire : pour en avoir une idée, peut-être faudrait-il penser à un Victor Hugo rencontrant Harry Baur (ou Lino Ventura, selon l’âge des spectateurs) pour discuter de l’interprétation de Jean Valjean – anachronisme en plus.

La pièce, souvent didactique, est le prétexte d’une discussion sur l’« image » et, plus généralement, sur l’art : l’image est-elle l’apanage du cinéma, cet art naissant et donc mineur ? Ou peut-elle se trouver aussi dans la littérature ? Où est la « spiritualité » du cinéma ? Dans ses effets fantastiques de surimpression ? Ou cette densité n’est-elle réservée qu’à la seule littérature ? Adapter une œuvre littéraire pour l’écran, est-ce seulement « traficoter » ? Quant aux femmes artistes, auteur ou comédienne, quelle est leur place dans le monde, et leur rapport aux hommes (pères, réalisateurs, directeurs de théâtre) qui les entourent et les dominent ? Enfin, ne parle-t-on pas toujours de soi et de ses fêlures ?

Miroirs du cinéma

La pièce d’Enquist est donc éminemment théâtrale, et, en même temps, elle ne peut que passer difficilement la rampe : elle fait allusion à l’art cinématographique, à la littérature, en s’interrogeant sur leurs modes de représentation, tout en demandant à ce qu’on les représente. Gageure sans doute, déjà. Pour opérer ce renvoi obsédant à l’image, le scénographe a choisi d’encombrer le plateau de boîtes de films, d’une caméra, d’un écran en linge, et surtout de miroirs : cet assemblage façon Dame de Shanghai, à Avignon, a hélas la vertu de refléter aussi les silhouettes des festivaliers rougeauds assis dans le public. Il s’agit pour Selma de « voir le film » qu’on a fait de son œuvre : le spectateur verra donc des extraits de la Charrette fantôme, ce qui opère un curieux décrochage de l’histoire en train de se faire. Sans parler du fait que la pièce se termine sur la vision du film : son générique de début puis, sans pause, son « slut » (« fin ») final, qui est transparent pour tout spectateur suédois, moins pour le spectateur français, et troublant pour le spectateur anglophone. La mise en abyme, ici, est finalement d’une grande lourdeur, et on l’aimerait peut-être plus suggestive, n’était le plaisir de voir ces quelques plans magiques de Sjöström.

Jeux

L’interpolation de morceaux de films, et la vision d’une interprétation forcément datée, ritualisée, produit aussi un curieux effet de dissonance. La pièce d’Enquist ne cesse de varier les tons : sorte de vaudeville quand Tora esquive les avances de Julius, et se plaint du dédain de Sjöström, lutte de cerveaux tragico-comique quand Selma (la noble, la célèbre) affronte Tora, l’actrice canaille et populaire. Les acteurs semblent hésiter entre le théâtre de boulevard, la tentation du drame ou l’esthétique cinématographique du « slapstick », sans vraiment bien savoir comment faire vivre leurs personnages : pour Tora, déesse du trottoir sublimée par le cinéma, il aurait peut-être fallu une Arletty tout en sex-appeal. La traduction supposément libre (donner vie à ses monuments nationaux, et donc les faire parler comme des charretiers, à grands coups de « putain ») produit la même gêne. Sans compter ce décor « années trente », européen, sans rien de suédois, que les noms jetés parfois au public : « Gösta », « Värmland »…

Selma est donc, aussi, un curieux objet, qui a le mérite, toutefois, sans doute, de faire connaître au public ces personnalités phares de la Suède du début du siècle, et de lui donner envie d’aller voir de plus près cette Charrette fantôme de 1921, dernier succès suédois de Sjöström avant l’envol pour Hollywood. 

Corinne François-Denève


Selma, de Per Olov Enquist

Mise en scène : Pierre Sarzacq

Avec : Loïc Auffret, Rémi Creissels, Katia Grange, Hélène Raimbault

Scénographie et lumières : Cyrille Guillochon

Costumes : Béatrice Lasiné

Photo : © Alain Szczuczynski

Grenier à sel • 2, rue du Rempart-Saint-Lazare • 84000 Avignon

http://www.avignonleoff.com/lieux-off/G/grenier-a-sel-1328/

Du 5 au 26 juillet 2014 à 14 h 40, relâche le 17 juillet

Durée : 1 h 40

De 10 € à 14 €