Sens interdits, festival international de théâtre à Lyon et métropole

« Martyr» © Dimitrij Matvejev

Festival de la diversité 

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Le directeur du festival Sens interdits, Patrick Penot, nous avait confié son inquiétude sur l’avenir de ce festival qu’il porte à bout de bras depuis huit ans. Si, comme il le pensait, sa pérennité dépend du succès rencontré, il devrait être un peu rassuré.

Le public en effet a répondu massivement présent. « Sens interdits » s’est imposé malgré les vacances de Toussaint, généralement signe de relâche : le nombre de jeunes assis sur les marches du Théâtre des Célestins, face à la tente qui abrite la billetterie et les tables rondes, est un bon signe. Beaucoup de spectacles affichent complet et la plupart ont été salués par des applaudissements fournis, voire par une ovation.

Pour l’instant, il m’a été donné d’en voir trois. S’ils partagent une forme de gravité, leur façon d’appréhender le monde et leur mode de traitement diffèrent et surprennent.

Engrenage fatal

Martyr de Marius von Mayenburg aborde la question de la radicalisation chez les jeunes. Il suit l’itinéraire de Benjamin, un adolescent qui se sent incompris par les adultes qui l’entourent. L’auteur le place dans son environnement familier, avec sa mère, à l’école, au sport, à l’église. Car Benjamin est catholique. Et sa lecture de la Bible, effrénée, apparaît certes comme une fuite en avant, mais surtout comme une quête de pureté et d’absolu qui va de pair avec l’inquiétude, voire la répugnance, que lui inspirent les désirs nouveaux qui naissent en lui.

Pour Marius von Mayenburg, l’adolescence n’est pas seule responsable de cet itinéraire vers l’abîme ; la bassesse et la lâcheté des adultes face à Benjamin ont aussi leur part. La pièce se déroule de manière assez classique, ce qui n’empêche pas le sentiment de malaise de s’insinuer progressivement en nous. Les références à l’actualité, le parallèle avec d’autres formes de radicalisation, tout cela contribue à faire naître un sentiment d’urgence et d’impuissance fort inconfortables. La mise en scène du lituanien Oskaras Koršunovas, figure de proue du théâtre dans son pays, est particulièrement efficace : il entrecoupe les scènes « parlantes » de parenthèses stroboscopiques, qui montrent à la fois la vitesse à laquelle la radicalité prend littéralement possession du jeune Benjamin et l’affolement désordonné des adultes. La scénographie de Lauryna Liepaitė est très originale et la direction d’acteurs impeccable.

« Je n’ai pas encore commencé à vivre » © Alexey Blazhin
« Je n’ai pas encore commencé à vivre » © Alexey Blazhin

L’intime piétiné

Tout autre est Je n’ai pas encore commencé à vivre, une sorte de fresque historique de la Russie, de la Révolution d’octobre à nos jours, avec son funèbre décompte de morts et la dénonciation d’un État qui règne par la pratique systématique de la torture et de l’effacement des photos, des preuves, des personnes… Étrangement, la grande metteure en scène Tatiana Frolova, devenue une invitée incontournable du Festival, aborde cette dénonciation par le biais de témoignages d’individus broyés par l’indifférence du monde extérieur à leurs souffrances. L’accusation du système politique passe par l’intermédiaire d’un théâtre de l’intime, refusant de faire l’impasse sur le sang et les larmes. Parmi ces témoignages : les souvenirs d’enfance de Tatiana Frolova elle-même, ses efforts pour raconter avec précision, l’exploitation des photos. Elle signe ici sans doute son spectacle le plus personnel. On retrouve dans Je n’ai pas encore commencé à vivre la démonstration des miracles qu’est capable d’accomplir cette troupe, le théâtre KnAM, réduit à la précarité, contraint d’opérer à vue, avec des bouts de ficelle et beaucoup d’ingéniosité. Finalement, le spectacle étreint, glace le sang et bouleverse profondément, grâce à une science accomplie du pathos tenant de la synergie entre désespoir et empathie.

Le choix de la distance

Le choix de la Libanaise Chrystèle Khodr et du Syrien Wael Ali est résolument différent. Ensemble, ils cosignent Titre provisoire. Sur la scène, qui ressemble davantage à une salle d’université avec son grand écran blanc et ses bureaux d’étudiants, le vidéaste du spectacle, Tim Karesly face à son ordinateur, le régisseur lumière, Hasan Al Balkhi, et le musicien Khaled Yassine les accompagnent. Car il est question de leur histoire à eux tous, une histoire marquée depuis des générations par l’exil et la migration, une histoire qui se répète tragiquement et qui imprime durablement sa trace dans les mémoires. Et pourtant, on est saisi par la volonté (ou la nécessité) de ces artistes de tenir à distance l’émotion, le trivial de la guerre et de la mort, qui expliquent ces villes désertées, effacées des cartes, ces souvenirs détruits mais que l’on cherche pourtant inlassablement. La pudeur est de mise, rendant le spectacle presque abstrait, tout comme son titre. Le metteur en scène Wael Ali réussit le tour de force de faire rire le public en évoquant les difficultés et les lenteurs qui ont présidé à sa création. L’élégance de l’ironie comme rempart au désespoir…

À suivre… 

Trina Mounier



Sens interdits, festival international de théâtre à Lyon et métropole

Toutes informations et billetterie sur le site de Les Célestins de Lyon

Du 19 au 29 octobre 2017 dans 15 lieux de l’agglomération

De 6 € à 23 €


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« Martyr» © Dimitrij Matvejev

« Je n’ai pas encore commencé à vivre » © Alexey Blazhin