« Shitz », de Hanokh Levin, la Pépinière Théâtre à Paris

Bienvenue chez les Shitz !

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups

« Guerre, amour et saucisson », voici en trois mots résumé l’univers Shitz. Un petit monde, tout petit, au langage fleuri, à la truculence rabelaisienne, un monde moche et méchant où la vie se règle en musique. La jolie petite famille a pris ses aises à la Pépinière Théâtre, à deux pas de l’Opéra. Mise en scène et interprétation, inégales, ne sont malheureusement pas toujours à la hauteur de la verve grotesque de Hanokh Levin.

Shitz © Patrick HenryC’est laid chez les Shitz. Dans un décor de cuisine en Formica, l’opulente Shpritzi se bâfre de cacahouètes alors que le pingre papa Shitz croque le saucisson à pleines dents, n’attendant que le futur beau-fils qui le débarrassera de sa grosse fifille. Bingo, voilà Tchirk ! Il passe sa tête d’entrepreneur malhonnête entre deux placards : chaîne en or et grosses lunettes, lesquelles cachent deux yeux de beauf qui louchent sur le pactole de beau-papa. Après des tractations serrées, les couinements de maman Shitz, alias Setcha la mère juive aux rêves d’Amérique, une ou deux guerres et quelques chansons, Shitzi épouse Tchirk. Et que vivent les mariés… bien décidés à récupérer au plus tôt l’héritage des vieux parents !

Emportée à toute allure par la verdeur du langage et le rythme des chansons aux airs klezmer, la comédie douce-amère du père Levin nous balade dans le monde misérable de la mesquinerie au quotidien, une sorte de vie animale sans foi ni loi, surtout pas celle du cœur. Respect filial ? connaît pas. Altruisme, empathie, morale ? connaît pas. Bien penser, bien parler ? connaît pas. La devise Shitz, c’est « guerre, amour et saucisson », ou chacun pour soi et tout pour moi. Le texte (qui n’est peut-être pas le meilleur de Levin) a cette qualité grotesque de mêler le grossier à une cruelle lucidité, émaillée d’éclats de tendresse mal dégrossie. C’est donc un jeu nuancé qui est attendu, une façon d’élever le style bas et de muer le rire gras en humour noir. Or l’interprétation n’est malheureusement pas au diapason d’Anne Benoît en mère juive, pseudo-chanteuse réaliste à ses heures, parfaitement excessive et réellement drolatique, ou de Bernard Ballet en papa Shitz ronsardien, porteur d’un carpe diem du pauvre : accroche-toi à tes sous, à ta vie, à ta femme et, surtout, ne lâche rien. Ainsi, Salima Boutebal et Benoît Di Marco ne sont, eux, pas également convaincants, et certains des effets comiques sont sapés par une interprétation qui penche vers le vulgaire plus que vers le grotesque.

Saluons en revanche le décor, un amas instable de meubles en Formica tout aussi coloré et bancal que la famille Shitz, et le jeu élaboré des lumières, qui permettent et soutiennent un ballet d’entrées et de sorties parfaitement chorégraphié. Les intermèdes musicaux, chantés (un peu maladroitement, certes), dansés, accompagnés par un violoncelle et une clarinette insufflent un rythme appréciable et donnent à la comédie un petit air yiddish pas si éloigné de la fantaisie d’Emir Kusturica. Aussi, malgré quelques réticences, pas d’ennui. Bref, si vous passez par l’Opéra, c’est bienvenue chez les Shitz ! 

Cédric Enjalbert


Shitz, de Hanokh Levin

Texte français : Laurence Sendrowicz (éditions Théâtrales)

Cie Les Piétons de la place des Fêtes

www.shitz.fr

Mise en scène : Cécile Backès, en collaboration avec Laurent Lévy

Avec : Bernard Ballet, Anne Benoît, Salima Boutebal, Benoît Di Marco

Musiciens : Vigile Vaugelade et Clément Landais

Costumes et accessoires : Florence Évrard

Musique originale : Philippe Miller

Décor et lumières : Antoine Franchet

La Pépinière Théâtre • 7, rue Louis-le-Grand • 75002 Paris

Réservations : 01 42 61 44 16

Du 26 août au 1er novembre 2008, du mardi au vendredi à 21 heures, samedi à 16 heures et 21 heures

Durée : 1 h 45

42,70 € | 17,50 €