« Sol y sombra » avec Béatrice Uria‑Monzon, Opéra de Rennes

L’Espagne au cœur tout simplement

Par Jean-François Picaut
Les Trois Coups

L’Opéra de Rennes accueille la grande mezzo-soprano française Béatrice Uria-Monzon pour un programme qui nous emmène en Espagne revisiter ses origines paternelles.

Sol y sombra (« soleil et ombre ») renvoie évidemment au classement des places dans les arènes, mais rappelle surtout deux caractéristiques du tempérament national espagnol, l’ardeur et un certain sens du tragique.

Le concert commence par un clin d’œil à la Carmen de Bizet qui doit tant à l’Espagne et qui a tant marqué notre perception de la musique espagnole. C’est aussi l’œuvre qui a lancé la carrière de Béatrice Uria-Monzon et dont elle a profondément gravé le rôle-titre. Jean‑Marc Bouget (piano), Christophe Guiot (violon) et Jean Ferry (violoncelle), le trio de haut vol qui accompagne la chanteuse, interprètent d’abord avec brio l’Ouverture de Carmen puis Béatrice Uria-Monzon fait son entrée pour la fameuse Habanera, toutes deux arrangées par le pianiste comme beaucoup d’autres pièces de ce concert. L’interprétation de la chanteuse est un peu moins brillante qu’à l’accoutumée, ce qui paraît surprenant pour une œuvre qu’elle a jouée des centaines de fois. On apprendra plus tard que Béatrice Uria-Monzon était souffrante, ce qui ne rend que plus méritoire la suite de sa prestation. On la retrouvera pleinement dans la Chanson bohème qui clôt la première partie et aussi (en second rappel !) dans la séguedille Près des remparts de Séville.

L’essentiel du programme espagnol suit une progression chronologique. Huit compositeurs nous font faire un tour quasi complet des provinces espagnoles et de leurs traditions populaires musicales.

Aisance et délicatesse dans les airs badins

Les Tonadillas madrilènes d’Enrique Granados (1867-1916) illustrent bien le titre du programme. Les trois premières (el Tra la là y el punteado, el Majo timido et el Majo discreto) sont empreintes de l’agréable insouciance de ces jeunes gandins. Quejas o la maja y el ruisenor (pour piano seul) et les trois épisodes de la Maja dolorosa ont un autre style. Jean‑Marc Bouget rend toute l’élégance et la légèreté de la conversation poétique de l’amante esseulée et du rossignol (ruisenor). Béatrice Uria-Monzon qui est aussi une grande actrice nous fait toucher du doigt, si l’on peut dire, la plainte mélancolique de l’amante qui souffre, avec autant d’aisance et de délicatesse que dans les airs plus badins. Cet ensemble met en valeur une des grandes qualités de la chanteuse : elle ne se contente pas d’interpréter la musique, elle la vit sous nos yeux. Et avec quel talent !

Béatrice Uria-Monzon © Philippe Gromelle
Béatrice Uria-Monzon © Philippe Gromelle

Comment peut-on évoquer la musique espagnole sans guitare et plus précisément, sans guitare flamenca, vous demandez-vous ? Rassurez-vous, le piano virtuose de Jean‑Marc Bouget y a pourvu. Son jeu, dans el Paño moruno de Manuel de Falla, tiré de ses Canciones populares españolas, évoque clairement le toucher de guitare andalou. On retrouvera ce style imitatif dans le Cuaderno d’Eduard Toldrà (1895-1961) et dans el Vito de Ferran Obradors (1897-1945). Béatrice Uria-Monzon elle-même nous fait entendre des choses proches du flamenco dans Cantares et las Locas por amor (« les Folles d’amour ») de Joaquín Turina (1882-1949).

Mais pas d’évocation de la musique espagnole non plus sans zarzuela ! Nous en entendrons trois ce soir : d’abord Carceleras de Ruperto Chapí (1851-1909), un air tiré de las Hijas del Zebedeo, puis la Canción de Paloma (el Barberillo de Lavapiés) de Francisco Barbieri (1823-1894) et enfin, en rappel, une chanson tirée de la Alegría del batallón de José Serrano Simeón (1873-1941). Toutes les trois requièrent des instrumentistes beaucoup de vélocité, pour ne pas dire de virtuosité. À ces qualités, Béatrice Uria-Monzon ajoute une articulation parfaite et une interprétation subtile comprenant de vraies prouesses vocales.

Le public a beaucoup apprécié l’art et la générosité de la grande chanteuse française, ici découverte dans un répertoire différent des grands rôles qu’elle interprète à travers le monde. 

Jean-François Picaut


Sol y sombra, avec Béatrice Uria‑Monzon

Avec : Béatrice Uria‑Monzon (chant, mezzo‑soprano), Jean‑Marc Bouget de l’Opéra national de Paris (piano), Christophe Guion (violon) et Jean Ferry (violoncelle)

Photo : © D. R.

Production : Carte blanche musique

Opéra de Rennes • place de l’Hôtel-de‑Ville • B.P. 3126 • 35031 Rennes cedex

http://www.opera-rennes.fr/

Téléphone : 02 23 62 28 28

Lundi 9 janvier 2017 à 20 heures

26 € | 9 €