« Sueños Cubanos », Théâtre national de Bretagne, Rennes

Omar Sosa © Jean-François Picaut

Des rythmes infernaux

Par Jean-François Picaut

On connaît la conviction de Marc Feldman, l’administrateur général de l’Orchestre symphonique de Bretagne, à ouvrir l’horizon de l’orchestre et de son public sur des musiques diverses. Cette fois, il nous emmène dans les Caraïbes avec la complicité des musiciens Omar Sosa et de Guillaume Saint-James.

Sueños Cubanos (rêves cubains), c’est le titre du dernier concert de l’Orchestre symphonique de Bretagne donné dans sept villes de Bretagne, dont deux fois à Rennes. Le maître d’œuvre de ces soirées a été le compositeur et saxophoniste Guillaume Saint-James à qui l’on doit l’arrangement, la réorchestration de la plupart des pièces interprétées et la composition d’une œuvre originale, commandée par l’orchestre. L’autre figure de proue, c’est le pianiste cubain Omar Sosa.

On commence avec deux titres de Sosa (Tama-tama et Dary) interprétés en trio avec le percussionniste Gustavo Ovalles et le Sénégalais Seckou Keita (kora, chant, tambour d’aisselle ou tama). Tama-tama nous offre d’abord un dialogue méditatif du piano et de la kora, avant que les maracas d’Ovalles ne l’entraînent dans un rythme plus enjoué. Il fait se lever Sosa à moitié de son siège et danser. Le tout finit de façon très légère et aérienne. Dans Dary, aux allures de ballade, on retient le très beau jeu en écho d’Omar Sosa et de Seckou Keita, agrémenté des dentelles rythmiques de Gustavo Ovalles.

Guillaume Saint-James © Jean-François Picaut
Guillaume Saint-James © Jean-François Picaut

Festin symphonique

Après cet agréable apéritif, on peut passer au festin symphonique – quand on lui demande de s’exprimer sur sa musique, ce sont toujours des métaphores culinaires qu’emploie Omar Sosa.

Le premier service, avec l’Orchestre symphonique de Bretagne, nous offre l’Oda Africana d’Omar Sosa, dans une nouvelle orchestration et des arrangements de Guillaume Saint-James. Gustavo Ovalles et ses percussions ont été installés en plein cœur de l’orchestre, devant les autres percussions. Cette heureuse initiative lui permet d’entraîner tout le monde dans les rythmes complexes qui infusent la pièce. C’est un joyeux festival de couleurs, où les voix et les percussions de type africain se mêlent au piano et à la kora. Elles croisent un saxophone jazz et un orchestre dont les cuivres sonnent comme dans la musique américaine.

La Bella Cubana de José White Lafitte, partition éditée en 1910, a été réarrangée par Guillaume Saint-James. Ce deuxième service ne garde du trio que le percussionniste. C’est une habanera où les cordes seules donnent de l’ampleur à la mélodie. Malgré les emprunts aux musiques exotiques, l’ensemble dégage un parfum rappelant la musique occidentale de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle.

Au moment du dessert, finalement, on appréciera Reecuento, le troisième mouvement de From Our Mother, une symphonie d’Omar Sosa où brille Gustavo Ovalles. Cette dernière partie succède au plat de résistance, Sketches of Seven, un concerto pour accordéon et orchestre symphonique, commandé à Guillaume Saint-James par l’Orchestre symphonique de Bretagne.

Didier Ithursarry © Jean-François Picaut
Didier Ithursarry © Jean-François Picaut

Défense et illustration de l’accordéon

Comme Guillaume Saint-James le confie volontiers, il lui « est difficile d’écrire de la musique sans thématique précise », des thèmes qui « sont en fait des prétextes pour parler des tourments humains ». Ainsi s’est-il successivement inspiré du temps météorologique (Meteo Songs), de la ville (Megapolis), de la commémoration des combats de la Libération (Brothers in Arts).

Aujourd’hui, il se tourne vers les « sept péchés capitaux ». Ces péchés dont certains nous paraissent bien véniels ont pourtant alimenté la littérature et les arts plastiques pendant des siècles. La musique les a quelque peu négligés. Guillaume Saint-James répare cet oubli. Il n’aborde pas le thème en moraliste mais plutôt en observateur de la société, sur laquelle il lui arrive de porter un regard amusé.

À tout seigneur, tout honneur, la suite débute avec l’orgueil. L’accordéon de Didier Ithursarry pousse un peu du col et se lance dans un tango viril pour ne pas dire machiste, prétexte à défier l’orchestre. Le compositeur n’a pas ménagé son interprète et ami en lui concoctant une partition qui fait appel à tout le champ d’expression de l’instrument, si vaste. L’accordéoniste ne se contente cependant pas de cette sorte de défense et illustration. Dans les cadences qui lient les différentes séquences, ses improvisations généreuses et débridées poussent l’instrument dans ses derniers retranchements, toujours sur le fil. Rien ne semble trop haut pour l’intrépide Didier Ithursarry qui multiplie les audaces rythmiques ou harmoniques, mêlant les timbres et les climats, dans un engagement total.

L’œuvre de Guillaume Saint-James brille par la densité du matériau sonore, l’art de la pulsation rythmique, la variété des climats et des timbres. On se régale de l’humour avec lequel il installe au cœur de la luxure un ostinato rythmique fondé sur un intervalle de quarte augmentée, le diabolus in musica auquel l’Église attribue des pouvoirs sensuels voire lubriques ! Quand le drame menace, le compositeur détend l’atmosphère avec une valse légère associée à la paresse. Alors, l’orchestre s’alanguit et l’accordéon s’adonne à une indolence communicative. C’est sans doute pour mieux mettre en relief un orchestre quasi furieux et déchaîné dans la colère, avant que l’avarice ne nous cantonne à un univers sec et sans fantaisie. Le tout s’achève avec la course effrénée que l’envie impose à l’orchestre et à l’accordéon, dans une rivalité sans fin. Elle porte en elle son insatisfaction constitutive.

Il n’y a sans doute pas de plus bel éloge de l’œuvre écrite par Guillaume Saint-James que les propos de Marc Feldman qui, à l’issue du concert, déclarait qu’il se voyait très bien « programmer Sketches of Seven, non seulement avec du Bernstein mais aussi dans un ensemble qui comporterait Chostakovitch, Stravinski ou Bartók ». Enfin, on ne saurait conclure sans louer la direction d’Aurélien Azan Zielinski, maître des rythmes, dont la légèreté n’a d’égale que la précision. 

Jean-François Picaut


Sueños cubanos

Réorchestrations, arrangements, composition : Guillaume Saint-James

Direction : Aurélien Azan Zielinski

Soliste : Didier Ithursarry (accordéon)

Avec : Omar Sosa (piano), Gustavo Ovalles (percussions, voix), Seckou Keita (kora, chant, tama), Guillaume Saint-James (saxophones) et l’Orchestre symphonique de Bretagne

Théâtre national de Bretagne • salle Vilar • 1, rue Saint-Hélier • 35000 Rennes

Réservations : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr

Jeudi 6 et vendredi 7 avril 2017 à 20 heures

Durée : 1 h 30

27 € | 13 € | 8 €