« Sur une île », de Camille de Toledo, Théâtre Garonne à Toulouse

Sur une île © Ida Jakobs

Le cauchemar mis en boîte

Par Bénédicte Soula
Les Trois Coups

« Sur une île », inspiré de la tuerie d’Utøya en Norvège, colle à une autre réalité dramatique : les attentats terroristes de Paris en novembre dernier. De cette tragédie du réel, le metteur en scène Christophe Bergon a su faire une pièce plutôt réussie, ni obscène ni inutile. Avec un bémol cependant…

L’histoire de cette pièce, hélas, n’est pas une histoire. « Inspirée de faits réels » peut-on lire en préambule sur un grand écran vidéo, elle évoque les attentats d’Oslo. En particulier, cette journée sanglante du 22 juillet 2011 qui conduisit au massacre d’Utøya. 77 morts, dont 69 étaient des adolescents de la Ligue des jeunes travaillistes, tombés sous les balles d’un fanatique d’extrême droite. Tous pris au piège sur cette petite île lacustre de Norvège. Depuis, d’autres gosses ont péri en masse, victimes d’autres terrorismes, mais d’une même rage meurtrière.

Sur une île, présenté actuellement au Théâtre Garonne, est une tragédie pure. De celle qui s’impose dès les premières secondes sur le plateau, parce que « l’histoire vraie » n’a pas pu être laissée aux portes du théâtre. Parce que l’horreur de la réalité – celle dont les artistes se sont inspirés comme celle qui est entrée en collision avec leur travail en novembre 2015 à Paris – a envahi le hors-champ, le hors-texte, l’intérieur comme l’extérieur de l’espace de jeu.

À partir de là, que faire ? Le metteur en scène Christophe Bergon a choisi de « faire du théâtre » et de s’y tenir. Accroché au très beau texte de Camille de Toledo, auquel il avait passé commande, il pose, avec Sur une île, le « principe de réalité » comme élément fondateur de son théâtre poétique et politique. Autrement dit, cette capacité que nous avons collectivement à retenir rage, impuissance et angoisse… Et à regarder en face nos émotions les plus violentes, afin de remplacer la pulsion par une mise en question des évènements.

Mémoire d’outre-tombe

Au plateau, cela se traduit d’abord plastiquement. Zone de repli pour une Norvège (une Europe ?) en position fœtale, un petit intérieur scandinave a été installé, tout en bois avec ses trois meubles aux lignes élégantes : un tapis de course, un minibar, un canapé écru accordé au fauteuil… et de grandes fenêtres vitrées à jardin. Là, comme protégés de la violence du monde, deux personnages ont commencé un dialogue, que nous saisissons à la volée, jetés in medias res dans cette intimité troublée. L’un est en deuil (Jonas le frère), l’autre est morte (Eva la petite sœur). À travers leurs échanges d’outre-tombe, la tragédie se réécrit par bribes, dans ses menus détails, ses zones d’ombre, affleurant à la surface d’un récit qui puise dans le roman familial comme aux sources de la grande histoire. Souvenir après souvenir, confidence pour confidence, le texte creuse, fourrage, cherche à comprendre l’incompréhensible, pose des hypothèses, remet les faits en question.

« Les États répondent à la violence
par une violence supérieure. »

Bien sûr, les réponses sont encore loin de ce petit théâtre d’une société humaine, frappée dans ce qu’elle a de plus vulnérable : sa jeunesse. Mais les certitudes incarnées depuis des décennies par les gouvernements d’Europe sont elles bien mises à mal. « La peur a gagné toutes les têtes », déplore Eva-la-moderne, casque sur les oreilles. Quant à son frère, l’étudiant en droit qui vomit (littéralement) sur le plancher sa foi en la démocratie en même temps qu’un trop-plein d’alcool, il dénonce « des énièmes noms sur une énième plaque dans une énième ville d’Europe », mais aussi le fait que « les États répondent à la violence par une violence supérieure ». Commémoration et logique de guerre… toute ressemblance avec, etc. n’est évidemment pas le fruit du hasard. Rappelons juste que la pièce, qui n’a pas été écrite en 2015, se termine par une autre explosion, jumelle à celle qui débute la représentation…

Peut mieux dire…

Émouvoir et provoquer la réflexion. C’était, semble-t-il, l’intention de Christophe Bergon, et c’est en grande partie réussi. Mais en partie seulement. Certes, Sur une île a bien des mérites : avoir donné naissance à un très beau texte et à deux personnages forts – une Antigone au masculin pleurant sur sa sœur sacrifiée – sur fond de crise politique contemporaine. Avoir accouché, au beau milieu du chaos, d’une mise en scène maîtrisée, moderne et esthétique, usant juste comme il faut des effets du son, de la lumière, de la musique (quelle bande-son ! : Pastime Paradise de Wonder, Your Kisses Burn Like Fire de The Picturebooks, Lux aeterna de Clint Mansell écoutée par le terroriste au moment de la tuerie).

Cependant, les deux comédiens – appelés par le metteur en scène lui-même « à passer par l’émotion » – restent globalement prisonniers d’une manière de dire aujourd’hui trop entendue, affectée, presque ânonnée, sous contrôle excessif, pour un effet hypnotique allant jusqu’à l’embarras. Le frère, Laurent Cazanave, en ressort à peine plus vivant que la morte. Mathilde Olivares n’a pas la même souplesse lorsqu’elle s’exprime que quand elle bouge son admirable corps de danseuse. C’est dommage. Heureusement que le sang et la bile s’invitant par la grâce de la mise en scène nous rappellent, par moments, le drame qui se joue. Le texte plus craché, Sur une île serait une pièce quatre étoiles. 

Bénédicte Soula


Sur une île, de Camille de Toledo

Cie Lato sensu museum • 1 bis, rue Francisque-Sarcey • 31000 Toulouse

05 62 18 07 36

Site : www.latosensumuseum.com

Courriel : latosensumuseum@wanadoo.fr

Mise en scène : Christophe Bergon

Avec : Laurent Cazanave, Mathilde Olivares

Scénographie : Christophe Bergon

Costumes : Manuela Agnesini

Musique : Christophe Ruestch

Lumière : Christophe Bergon

Iconographie : Ève Zheim

Régisseur son : Pierre‑Olivier Boulant

Photo : © Ida Jakobs

Stagiaire à la mise en scène : David Malan

Diffusion : Suzanne Maugein

Coproduction : T.N.T.-C.D.N. de Toulouse, Théâtre Garonne-scène européenne

Théâtre Garonne • 1, avenue du Château-d’Eau • 31000 Toulouse

  • Métro : ligne A, station Saint-Cyprien / République + 10 minutes à pied
  • Bus : bus ligne no 1 et no 45, arrêt les Abattoirs, no 66, arrêt Fontaines

Réservations : 05 62 48 54 77

www.theatregaronne.com

Du 21 au 29 janvier 2016, à 20 heures, du mardi au samedi

Durée : 1 h 45

24 € | 16 € | 12 €