« Sweet & Sour », par le quartette de Daniel Humair, Théâtre national de Bretagne à Rennes

Daniel Humair quartette © E. Vial

Un bonheur contagieux

Par Jean-François Picaut
Les Trois Coups

Avec son nouveau quartette, Daniel Humair a régalé le public d’une musique raffinée, sensuelle et respirant la liberté.

Encore une fois, Patrick Aillet, le programmateur du Théâtre national de Bretagne (Rennes), a eu la main heureuse dans son choix. Le nouveau quartette de Daniel Humair a fait des étincelles dans un programme largement tiré de son dernier album, Sweet & Sour (Laborie jazz, 2012). Cette nouvelle formation qui succède à Baby Boom regroupe sous la houlette du vétéran Daniel Humair (74 ans), toujours très affûté à la batterie, Émile Parisien (saxophone soprano), Vincent Peirani (accordéon et voix) et Jérôme Regard (contrebasse).

« J’ai, à chaque prestation de ce nouveau groupe », déclare Daniel Humair, « une sensation de bien-être, de jubilation, de complicité, l’impression d’avoir fait un pas en avant et je n’ai qu’une envie : vite recommencer et me remettre encore en question. » Cette complicité se voit immédiatement sur scène et ce bonheur de jouer ensemble des choses qu’on aime est très vite contagieux.

Hors des sentiers battus

Le quartette n’hésite pas à puiser hors de son propre répertoire, et c’est le cas du premier titre, Good Mood de Joachim Kühn. Ce début est proprement magique. Le jeu de Daniel Humair est aérien et installe un climat quasi méditatif dans lequel Émile Parisien se glisse sans peine. Il semble danser autour de son saxophone, tel un cobra que son instrument aurait charmé. Bientôt, c’est au tour de Peirani, l’accordéoniste aux pieds nus, très attentif à ce que fait son camarade souffleur.

L’atmosphère change avec une pièce déjà ancienne de François Jeanneau, Arfia, tirée de l’album Akagera avec Humair et Texier. Ici, la batterie se fait fiévreuse, suivie par la contrebasse, tout en ménageant des espaces d’une grande délicatesse qui semblent inspirer la joute complice de Parisien et Peirani. 7 à 3, de Peirani justement, est présenté avec humour comme une valse à trois temps ! L’accordéon joue seul assez longuement avec des atmosphères changeantes puis les trois autres complices entrent en scène. Nous avons là un bon exemple de cette « conversation instantanée », comme dit Daniel Humair. Avec cette musique hors des sentiers battus qu’a toujours affectionnée le batteur, nous sommes loin, en effet, de ces « aimables relectures de pièces bien rodées » qu’il exècre. Mais nous sommes bien dans le jazz qui est, pour le citer encore, « quand même (la musique) la plus libre par la large place faite à l’improvisation », une improvisation en marche (in the way).

Nous ne sommes pas dans l’intellectualisme

Pour autant, nous ne sommes pas dans l’intellectualisme, la musique de ce quartette reste très charnelle. Il faut à ce sujet féliciter les ingénieurs du son, comme l’a d’ailleurs fait Humair à la fin du concert. Ils ont su faire sonner ce concert de la façon la plus proche du concert acoustique, traquant le son le plus ténu (les frôlements du batteur sur l’une de ses caisses, le souffle du saxophone, les jeux de Peirani sur ses boutons) et rendant audibles les fortissimi. Ils ont su traiter la matière sonore de ce quartette comme celle d’un quatuor classique dont on entend à la fois chaque instrument et l’harmonie globale. Cette sensation sera particulièrement nette dans A Unicorn in Captivity de Jane Ira Bloom, cette saxophoniste américaine qui fut aussi pianiste et batteur à ses débuts.

Nous changeons encore de climat avec Bunaoura, une pièce inspirée à Daniel Humair par des chants traditionnels des Bédouins tunisiens. La contrebasse et surtout la batterie y font une démonstration remarquable de polyphonie et de polyrythmie. On y remarque aussi la sonorité très grave, inhabituelle, de l’accordéon sur des mélodies qui évoquent la musique populaire. On retrouve une inspiration plutôt celtique, cette fois dans le jeu de Peirani sur le deuxième mouvement plutôt dansant d’Ira, une musique composée par Daniel Humair pour un documentaire sur l’Armée révolutionnaire irlandaise. Le premier mouvement, lui, est plutôt méditatif. Parisien y tient le premier rôle et Humair l’accompagne par des bruitages délicats ou des roulements de tambour voilés. Une merveille. Shubertauster de Peirani a parfois des allures de musique concrète. La partie de Parisien, très inventive et très musicale, est remarquable et, quand Peirani prend la parole, il tire de son accordéon des sons vraiment inouïs.

Les applaudissements très nourris du public enthousiaste obtiendront deux rappels du quartette. From Time to Time Free (Daniel Humair), après une longue exposition à la batterie, donnera à chacun l’occasion de s’exprimer dans une nouvelle conversation libre et polyphonique. Le dernier titre du concert, plus apaisé, mettra une nouvelle fois en avant le talent mélodique, rythmique et harmonique d’Émile Parisien.

Remercions le leader d’avoir présenté, comme cela devrait toujours se faire, chacun de ses morceaux. C’est ce qu’on appelle respecter le public. Le quartette de Daniel Humair, bien groupé au milieu de l’immense scène de la salle Vilar, nous a donné l’impression de jouer dans un club à l’atmosphère feutrée grâce aux lumières savantes qui l’éclairaient. Sa musique inventive et sensuelle n’a pas fini de nous poursuivre comme la riche fragrance d’un plat épicé à souhait, sweet & sour

Jean-François Picaut


Sweet & Sour, par le quartette de Daniel Humair

Avec : Daniel Humair (batterie), Émile Parisien (saxophone soprano), Vincent Peirani (accordéon et voix) et Jérôme Regard (contrebasse)

Photos de Daniel Humair quartette : © E. Vial

Théâtre national de Bretagne • salle Vilar • 1, rue Saint-Hélier • 35000 Rennes

Réservations : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr

Le 4 décembre 2013 à 20 heures

Durée : 1 h 30

25 € | 11 € | 8 €