« Tableau d’une exécution », de Howard Barker, les Célestins à Lyon

« Tableau d’une exécution » © Simon Gosselin « Tableau d’une exécution » © Simon Gosselin

Mise en scène au cordeau

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Pour monter cette pièce du Britannique Howard Barker, « Tableau d’une exécution », Claudia Stavisky a fait appel à une belle distribution et notamment à Christiane Cohendy qui porte avec brio le rôle d’une femme peintre que son choix de la vérité dans son art oppose au pouvoir en place. Sa mise en scène est à la hauteur de l’enjeu.

L’auteur s’est inspiré d’un peintre de la Renaissance italienne à qui fut commandé un tableau monumental destiné à commémorer la bataille de Lépante, au cours de laquelle la marine de la république de Venise triompha des navires de l’Empire ottoman. Cette femme peintre, qu’il nomme Galactia, il en fait une héroïne au sens fort du terme. Parce qu’elle est femme dans un monde d’hommes, parce qu’elle donne la priorité à la vérité, quelle qu’elle soit, même si elle doit aller à l’encontre de la version officielle. Seule contre tous, elle symbolise le courage et la grandeur de l’acte de création. Évidemment, le dramaturge anglais à l’esprit percutant et à la langue acérée ne pourra pas conclure cet affrontement par une fin confortant la morale, mais pointera d’un cynisme amer les arrangements de l’art et du politique.

Mais avant d’en arriver là, Claudia Stavisky va brosser de main de maître un portrait de femme et d’artiste aussi attachant que complexe, aussi puissant que juste. Sa Galactia est avant tout une femme libre qui refuse tout autant de s’effacer derrière son amant, un peintre de renom un peu trop académique à son goût, que de peindre autre chose que le monstrueux de la guerre avec ses corps déchiquetés, sa boue, sa crasse, sa barbarie à l’œuvre. Howard Barker la place dans des situations et face à des êtres qui devraient la faire fléchir (son amant, sa fille), donnant à son personnage une grande épaisseur psychologique, que rend parfaitement bien une Christiane Cohendy présente sur le plateau au long des deux heures vingt minutes que dure le spectacle. Cette dernière en interprète les différentes facettes, les doutes et la détermination, mais surtout la force de conviction et le courage avec incandescence. Seule dans son atelier face à l’immense toile ou face au Doge son commanditaire, elle revendique d’exister pour elle-même, de faire de son art le vecteur d’une vérité qu’elle compte bien faire entendre.

Portrait d’une héroïne

Or la pièce ne tient que par la force de ce personnage et celle des conflits qui l’opposent aux autres, rôles donnés à des comédiens assez solides pour lui tenir tête : David Ayala, touchant et versatile, Philippe Magnan formidable en Doge de Venise. Il ne se passe rien d’autre, aucune autre action, que l’affrontement de plusieurs volontés : la bataille de Galactia est d’abord une bataille contre elle-même, contre la toile, pour en faire sortir l’horreur qu’elle veut dénoncer sans compromission. Le rôle tenu par Christiane Cohendy est donc écrasant, et elle le porte avec maestria. Plus encore, il tient lieu d’action.

L’autre personnage important de cette histoire, c’est le tableau qui occupe une place essentielle. Parce qu’il est monumental, parce qu’il est le sujet de la pièce. C’est sans doute ici que l’intelligence de la mise en scène de Claudia Stavisky se manifeste le mieux. Comment en effet montrer le tableau en train de se faire, comment montrer les chairs meurtries, les morceaux de corps, la violence, la mort ? En ne les montrant pas, mais en les suggérant, en déplaçant la peinture réaliste d’hier à aujourd’hui. Galactia peint à grands traits, par larges aplats de couleur à la manière contemporaine avec juste un rappel de l’époque via un énorme bras écorché qui connote cette Renaissance si attachée à la précision anatomique. Et quand elle dévoilera l’œuvre terminée, c’est un immense drap rouge qui tombera des cintres et se déploiera sur la scène obligeant chacun des personnages à le fouler aux pieds, les contraignant à ouvrir les yeux sur ce qu’ils ne veulent pas voir, teintant de sang l’atelier tout entier.

Cela fait longtemps qu’on attendait de Claudia Stavisky une telle preuve de son talent. Elle nous l’apporte ici, à la fois à travers sa mise en scène et sa direction d’acteurs. Une de ses meilleures réussites, sans doute la plus belle. 

Trina Mounier

Lire aussi « Tableau d’une exécution », de Howard Barker, Ateliers Berthier à Paris.


Tableau d’une exécution, de Howard Barker

Mise en scène : Claudia Stavisky

Traduction : Jean‑Michel Desprats

Avec : David Ayala, Geoffrey Carey, Éric Caruso, Christiane Cohendy, Anne Comte, Valérie Crouzet, Simon Delétang, Sava Lolov, Philippe Magnan, Mickaël Pinelli

Assistant à la mise en scène : Louise Vignaud

Scénographe : Graciela Galán

Créateur lumière : Franck Thévenon

Créateur son : Jean‑Louis Imbert

Créateur costumes : Graciela Galán

Créateur maquillage : Cécile Kretschmar

Créateur coiffures : Cécile Kretschmar

Avec la voix de Didier Sandre, de la Comédie-Française

Assistanat tournage : Lara Ceulemans

Construction du décor : Les ateliers du Théâtre national

Photos : © Simon Gosselin

Production : Célestins, Théâtre de Lyon

Coproduction : Théâtre de Caen-C.D.N. de Normandie, Comédie de Saint-Étienne, C.D.N.

Avec le soutien du Grand Lyon, la métropole

Les Célestins • 4, rue Charles‑Dullin • 69002 Lyon

04 72 77 40 40

www.celestins-lyon.org

Du 15 novembre au 7 décembre 2016 à 20 heures, le dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 2 h 15

De 9 € à 38 €

Bords de scène : rencontre avec l’équipe artistique les mercredis 23 et 30 novembre ainsi que le jeudi 1er décembre à l’issue des représentations

Conférence « Lépante : les batailles de la création » par Damien Capelazzi / Artagora le mardi 29 novembre à 17 heures (grande salle)

Audiodescription pour le public aveugle et malvoyant le dimanche 4 décembre à 16 heures

Représentations surtitrées en anglais les vendredi 2 et samedi 3 à 20 heures, le dimanche 4 à 16 heures