« Tête haute », de Joël Jouanneau, le Monfort à Paris

Tête haute © Caroline Bigret

« Allez, avance, tu n’en croiras pas tes yeux » 1

Par Laura Plas
Les Trois Coups

La lanterne magique de Cyril Teste éclaire la nuit de ses spectateurs pour mieux leur faire savourer la poésie de Joël Jouanneau. L’image fascine tandis que le récit joue de ses ellipses et éclipses pour rendre actif le public. De quoi retrouver la saveur des couchers dans le noir, et celle des mots.

Le rai de lumière qui venait du dehors disparaît. C’est l’heure de l’histoire. Noir de la chambre, obscurité de la salle de théâtre. Cyril Teste joue sur cette délicieuse analogie. Il nous plonge dans cet état entre veille et sommeil où l’imagination galope et où la peur attend en tapinois. D’ailleurs, les images du collectif MxM courent comme celles de la lanterne magique qu’évoque Proust dans des pages magnifiques sur le coucher 2. Ces images nous embarquent à la suite d’une petite fille et d’un conteur basculés tête haute mais tête la première dans le conte.

Quand on a éprouvé le vertige de la lecture, quand on a aimé les histoires, on sent alors monter une joie. Sur scène, le livre s’ouvre comme une porte. Posé sur un pupitre, il semble encore receler un pouvoir magique, presque religieux. Mais toute la pièce s’apparente à une célébration gourmande des mots. Car que conte Tête haute sinon l’histoire d’une enfant qui un jour confronte les noms aux choses ? Cette enfant est un peu comme le poète tel que le définit Sartre 3, elle conçoit les mots comme des choses, elle s’en amuse, les palpe. Elle ne les a pas encore associés à un sens (unique), à une expérience. Comme le poète, elle vit donc loin des hommes, auprès d’un homme-livre au nom évocateur : Babel. Son histoire commencera lorsqu’elle donnera chair à un mot, elle s’achève quand elle en libérera un nom : le sien.

« J’ai répondu à tout sauf aux questions » 1

Finalement, il nous semble que si le fil de cette histoire est si ténu, c’est parce que ce n’est pas le sens qui importe le plus ici, mais bien un rapport ludique, enfantin et ravi au langage. C’est pourquoi, on comprend assez bien que Joël Jouanneau affirme qu’il n’écrit pas pour l’enfance (au sens où son récit ne prend pas l’enfant par la main), mais depuis l’enfance. Si l’on peut se trouver frustré par une histoire à défilé, aux épreuves peu claires, qui s’achève avec une ellipse (éclipse), on se retrouve à son tour en position de poète : à chacun d’écrire dans les blancs. « N’oublie surtout pas d’inventer sinon tu serais recalée », enseigne Babel. Ce récit rétif est aussi comme le contrepoint d’une vidéo fascinante.

Cette dernière n’est pas qu’une illustration, elle est une création à part entière comme la partition sonore. Dans la nuit d’encre que crée Cyril Teste, le blanc est magnifié comme celui de la page. Les personnages semblent s’évader de leurs lettrines comme les lettres s’évadent de la bouche du personnage principal. Des merveilles se produisent : une cascade pénètre dans le théâtre et vient se refléter sur le plateau, la lune se niche dans les bras d’un enfant, gros ballon de lumière. Il y a ici la même perfection formelle que celle que l’on trouve dans les contes de Joël Pommerat.

D’ailleurs, Murielle Martinelli qui jouait en cette matinée la petite héroïne de Tête haute a travaillé avec le directeur de la compagnie Louis-Brouillard. Son jeu est juste et fin, comme celui de son partenaire qui change de personnage avec beaucoup d’aisance. Gérald Weingand campe en particulier un monstre hilarant et effrayant, cousin comique de Lear. Si les enfants sourient, ce sera en grande partie grâce à ses mimiques, que la caméra du collectif MxM sait mettre en valeur. En outre, les voix musicales de ces deux bons interprètes se mêlent à une bande-son très riche.

Après avoir conté une histoire solaire, Cyril Teste nous promène donc au clair de lune, et comme le dit un personnage de Tête haute, « c’est magique » parfois. 

Laura Plas

  1. Phrase extraite du spectacle.
  2. Dans Du côté de chez Swann, le narrateur évoque sa fascination et son effroi devant une lanterne magique où défilent le méchant Golo et la belle Geneviève de Brabant.
  3. Cette définition est donnée dans Qu’est-ce que la littérature.

Tête haute, de Joël Jouanneau

Acte Sud-Papiers, coll. « Heyoka jeunesse », 2013

Collectif MxM

Site : http://collectifmxm.com

Courriel : collectifmxm@gmail.com

Mise en scène : Cyril Teste

Avec : Murielle Martinelli, Valentine Alaqui (en alternance), Gérald Weingand

Collaboration dramaturgique : Philippe Guyard

Assistantes à la mise en scène : Émilie Mousset, Sandy Boizard

Voix de Plume : Mireille Mossé

Scénographie : MxM

Lumières : Julien Boizard

Musique originale : Nihil Bordures

Conception : Mehdi Toutain-Lopez, Patrick Laffont, Nicolas Dorémus

Costumes : Marion Montel et Lise Pereira

Régie générale et régie lumières : Julien Boizard et Guillaume Allory ou Nicolas Joubert (en alternance)

Régie son : Jérôme Castel

Objets programmés : Christian Laroche

Construction : Omar Khalfoun et Jean-Baptiste Mazaud

Photo : © Caroline Bigret

Le Monfort • parc Georges-Brassens, 106, rue Brancion • 75015 Paris

– Métro : ligne 13, arrêt Porte-de-Vanves

– Bus : 58, 62, 89, 95 et 191

– Tramway : T3, arrêt Brancion

Réservations : 01 56 08 33 88

Site du théâtre : www.lemonfort.fr

Du 13 au 25 mai 2014, les mardi et vendredi à 10 heures, les mercredi et jeudi à 14 h 30, les samedi et dimanche à 15 heures et le samedi à 19 heures

Durée : 50 minutes

16 € | 10 €

À partir de 6 ans