« Têtes rondes et têtes pointues », de Bertolt Brecht, Théâtre Gérard‑Philipe à Saint‑Denis

« Têtes rondes et têtes pointues » © Anne Nordmann

Magistralement brechtien !

Par Sylvie Beurtheret
Les Trois Coups

Il avait lu « Têtes rondes et têtes pointues » il y a quinze ans, juste après avoir mis en scène « le Cercle de craie caucasien » du même grand Bertolt Brecht. Mais, à l’époque, Christophe Rauck ne s’était pas senti d’attaque pour monter cette farce politique, puissante, cocasse et pathétique, d’une sidérante actualité. Chiche ! Aujourd’hui directeur du Théâtre Gérard-Philipe à Saint-Denis, il s’est enfin lancé ! C’est souverain et… pas prise de tête !

Oui, ce spectacle total est magistralement brechtien ! Christophe Rauck a su pénétrer la parabole du grand dramaturge de l’engagement politique avec une acuité et une fascination telles qu’on le croit forcément quand il affirme : « J’arrive à dialoguer avec lui ». Lui ? Bertolt Brecht (1898-1956), le pilier de la dramaturgie allemande du xxe siècle, qui demeure l’un des auteurs les plus représentés au monde tant ses pièces didactiques sont d’implacables machines à jeu. Lui ? Le penseur des temps modernes, le visionnaire, grand apôtre d’un théâtre « épique » à vocation sociale et politique poussant le spectateur à réfléchir.

Empruntant au maître son inextinguible foi dans ce théâtre-là et s’appropriant tous ses « trucs » théâtraux visant à nous faire prendre du recul (la sacro-sainte « distanciation » chère au jargon brechtien), Christophe Rauck a su nous écarquiller les yeux avec un talent consommé. Nous racontant, presque trois heures durant qui parurent si courtes, un sublime conte d’horreur aux airs de grinçant carnaval.

Un salaud de petit tyran

« Il était une fois » au pays de Yahoo où rien ne va plus. L’État a besoin d’argent et vite ! Mais les cinq grands riches propriétaires terriens refusent de renflouer les caisses avant que ne soit matée cette inquiétante révolte de la Faucille qui enfle dans les rangs des pauvres métayers éreintés d’être exploités. Alors, le pouvoir tire de son chapeau un providentiel homme nouveau, l’habile Iberine, un salaud de petit tyran issu des classes moyennes, qui, brouillant diaboliquement les cartes, va remplacer la lutte des classes par la lutte des races. En divisant le pays en deux peuples ennemis. Les vertueux et légitimes Tchouques à la tête ronde devront nettoyer le pays de cette chienlit de Tchiches à têtes pointues, responsables de tous les maux. Ça vous rappelle quelque chose ?

Écrit en exil en 1936, alors que perçait l’Allemagne du IIIe Reich, ce brûlot augurait certes, avec une stupéfiante clairvoyance, de la montée du nazisme, de l’antisémitisme et de la terrible solution finale. Tout en laissant entrevoir l’espoir que représentait le communisme. Mais, surtout, cette pièce-métaphore dépasse très largement le cadre politique et les idéologies d’alors, résonne bien plus loin encore, mettant à nu les terribles manipulations du pouvoir, ouvrant sur un monde sans morale où la fin justifie les moyens.

La noire poésie de la parole de Brecht

Et Christophe Rauck l’a bien compris, qui s’est intelligemment gardé de toute référence à la période hitlérienne comme de toute inutile actualisation. Histoire de faire entendre la puissance universelle de la parole de Brecht. Histoire d’en montrer toute la noire poésie. Nouvelle et incisive traduction, nouvelle et excellente partition musicale, légèreté esthétique d’un décor simple et mobile (pas besoin de superflu pour faire sens !), costumes sans âge, tout dessine la fable avec une remarquable justesse. Voilà la force de cette mise en scène tirée au cordeau, foisonnante, onirique et frénétiquement emmenée par de fascinants comédiens pétris de générosité.

« Il était une fois », donc. Comme on effeuillerait les pages d’un beau livre d’images, glissent sans cesse, sur l’immense plateau, les silhouettes de fantomatiques villes en carton, d’où jaillissent des pantins désopilants qui enchaînent leurs sombres facéties dans une course effrénée. Sous des masques en bas Nylon chair, figeant leurs traits façon gangster, brillent les regards incandescents de neuf superbes comédiens, qui exécutent avec une fougue rare la partition des trente‑deux personnages de ce conte maléfique. Et tout est incroyablement maîtrisé, verbe, gestes et chants, dans le jeu baroque très commedia dell’arte de ces authentiques acteurs, qui racontent, montrent l’histoire bien plus qu’ils ne l’incarnent.

Tordante, bouleversante et gracieuse Camille Schnebelen

Il n’est que de voir surgir le truculent têtu fermier Callas (énorme Philippe Hottier !) et ce vieux renard d’Iberine endormant le peuple avec l’opium de ses fausses bonnes raisons (excellent Jean‑Philippe Meyer, tour à tour crooner enjôleur façon Gainsbarre et avorton de petit Mussolini excité !). Il n’est aussi que de voir surgir ces deux mélancoliques jeunes filles aux jolis éclats d’humanité : la tendre petite pute Nanna (merveilleuse Émeline Bayart aux airs émouvants de Bécassine) et la chaste Isabella de Guzman devenue nonne (tordante, bouleversante et gracieuse Camille Schnebelen).

Tous, vraiment, nous tiennent en haleine, nous éblouissant de petits joyaux scéniques. Et le jeu atteint son acmé quand complotent en douce la gentille petite prostituée appliquée, sa vénale tenancière de bordel Mme Cornamontis (une Myriam Azencot un peu Régine) et la pure et frêle nonne. On voudrait tant ne pas avoir à tourner la page quand s’élève, cristallin, le filet de voix de Camille Schnebelen aussi haut perché que ses graciles pieds de ballerine suspendus sur ses pointes…

Tout se vend et s’achète

Mais, repris par l’impétueux tourbillon, nous voilà de nouveau jetés dans l’arène d’un monde de « clowns aux nez noirs ». Un monde d’argent, de pouvoir et de corruption où tout se vend et s’achète. Un monde où s’affrontent riches et pauvres, liberté et aliénation, sur fond de mensonges politiques, de xénophobie et de génocide. Notre monde, dont on rit ici pour n’avoir pas à en pleurer.

J’ai pleuré, moi, quand sous les ovations d’une salle bondée, les comédiens ont arraché leurs masques, nous offrant leurs traits émus et exténués. J’ai vu le vrai beau visage du théâtre : un appel à la vigilance et à la tolérance. 

Sylvie Beurtheret


Têtes rondes et têtes pointues, de Bertolt Brecht

Création

L’Arche éditeur est l’agent théâtral du texte représenté

Production T.G.P.-C.D.N. de Saint-Denis / Coproduction Théâtre national de Toulouse

Mise en scène : Christophe Rauck

Avec : Myriam Azencot, Émeline Bayart, Juliette Plumecocq-Mech, Camille Schnebelen, Marc Chouppart, Philippe Hottier, Jean‑Philippe Meyer, Marc Susini, Alain Trétout

Nouvelle traduction : Éloi Recoing, Ruth Orthmann

Musique originale : Arthur Besson

Dramaturgie : Leslie Six

Scénographie : Jean-Marc Stehlé

Costumes : Coralie Sanvoisin

Masques et objets : Judith Dubois

Répétition chant : Jean-François Lombard

Collaboration chorégraphique : Claire Richard

Lumières : Olivier Oudiou

Photo : © Anne Nordmann

Théâtre Gérard-Philipe, C.D.N. de Saint-Denis • 59, boulevard Jules-Guesde • 93200 Saint-Denis

Réservations : 01 48 13 70 00

Du 10 janvier au 6 février 2011, lundi, jeudi, vendredi à 19 h 30, samedi à 18 heures, dimanche à 16 heures, relâche les mardi et mercredi

Durée : 2 h 45

20 € | 6 €