« The Valley of Astonishment », de Peter Brook et Marie‑Hélène Estienne, Théâtre des Bouffes‐du‑Nord à Paris

« The Valley of Astonishment » © Pascal Victor / ArtComArt

Mémoire pleine et espace vide

Par Bénédicte Fantin
Les Trois Coups

Trois acteurs et un pianiste nous font voyager sur les rives sinueuses de la mémoire. Une virée inoubliable où l’empathie et la poésie mènent la barque.

Sammy, Yann, Karl, et un pianiste français, autant de personnages-conteurs qui évoquent tour à tour les joies et les stigmatisations causées par leur mémoire hors norme. Le diagnostic est énoncé : nous avons affaire à des synesthètes. Un synesthète mêle ses sensations à des associations d’idées, ce qui lui confère une perception inhabituelle du monde. Les lettres sont mariées à des couleurs, les mots à des images, les nombres à des positions dans l’espace… Le processus de mémorisation devient alors un itinéraire mental. Pour se souvenir, les personnages nous entraînent dans le labyrinthe de leur pensée donnant lieu à des récits intimes et absurdes. Lorsque Sammy décide de passer une batterie d’examens au service des sciences cognitives, la synesthète nous tient en haleine en dévoilant les images qui peuplent les rues de son cerveau et lui donnent la possibilité de mémoriser des suites numériques ou des poèmes en langues étrangères. Yann, paralysé, explique comment il arrive à marcher grâce à la mobilisation de ses sens ; Karl nous raconte comment la musique et la peinture lui permettent de sublimer ses visions.

Les perceptions synesthésiques ont cela de profondément intime qu’elles sont toujours accompagnées d’une charge émotionnelle pour les protagonistes : tel chiffre renvoie à l’image d’un homme moustachu, tel mot rappelle une berceuse chantée par une mère qui n’est plus… Loin d’être de simples perroquets, ou des monstres froids et cérébraux, les trois « phénomènes » sont confondants d’humanité et d’humour. Chaque détail mémorisé par les personnages est l’amorce d’associations d’idées originales qui injectent des trésors de poésie dans la routine des perceptions.

La pièce ne se cantonne pas à des témoignages disparates. L’intrigue se focalise sur le cas de Sammy Costas, une femme avec un nom et un costume d’homme, interprétée par la remarquable Kathryn Hunter. Sa silhouette de sauterelle contraste avec son imposante présence scénique. Tout dans cette actrice appelle à l’écoute et à la concentration. À commencer par sa voix à la fois forte et éraillée qui capte notre attention dès la première syllabe, sans oublier l’énergie folle qu’elle met à déverser les flots de souvenirs indélébiles et les angoisses de son personnage. Tantôt cobaye, tantôt bête de foire, la solitude de Sammy Costas émeut. Le public devient complice de la manipulation de son don de mémoire en étant les spectateurs du show télévisé dans lequel la synesthète a un numéro au côté d’un magicien argentin incarné avec brio par Marcello Magni. Ce dernier offre une parenthèse d’oubli à Sammy, assaillie par ses délires mnémotechniques, et un moment comique d’interactivité avec le public. Les deux acteurs masculins interprètent leurs différents personnages avec une justesse et un humour saisissants. Pitcho Womba Konga est aussi crédible en rédacteur en chef, qu’en neurologue, ou en présentateur télé. Sa force physique contraste avec le gabarit frêle de sa partenaire de jeu et offre des discordances corporelles attendrissantes.

Le décor minimaliste propre à l’esthétique de Peter Brook – quatre chaises, deux tables et un portemanteau – apporte la souplesse nécessaire aux changements de lieux de l’action. Tantôt salle de réunion, service hospitalier, plateau de show télévisé, la scène est un espace sans limites pour l’imagination des spectateurs tant la présence et le jeu des acteurs font vivre les lieux.

Les comédiens manient l’art de la rupture à la perfection, alternant envolées poétiques et moments de quotidienneté. Leur interprétation nuancée et rythmée est au service des grands thèmes soulevés par la pièce parmi lesquels l’oubli, l’anormalité et la solitude. The Valley of Astonishment est une œuvre dont on se souvient et qui questionne notre propre perception du monde. 

Bénédicte Fantin


The Valley of Astonishment, de Peter Brook et Marie‑Hélène Estienne

Mise en scène : Peter Brook et Marie‑Hélène Estienne

Avec : Kathryn Hunter, Marcello Magni et Pitcho Womba Konga

Lumières : Philippe Vialatte

Musique : Raphaël Chambouvet

Décor : Arthur Franc

Assistante costumes : Alice François

Photos : Pascal Victor / ArtComArt

Théâtre des Bouffes-du‑Nord • 37 bis, boulevard de la Chapelle • 75010 Paris

Réservations : 01 46 07 34 50

Site du théâtre : www.bouffesdunord.com/

Métro : La Chapelle, Gare-du-Nord

Du 24 novembre au 23 décembre 2016, du mardi au samedi à 21 heures, dimanche à 18 heures

Durée : 1 h 10, spectacle en anglais, surtitré en français

20 € | 17 € | 16 €