« Tirésias », de Philippe Delaigue, Théâtre Gilgamesh à Avignon

Tirésias © Juan Robert

Direction d’acteurs millimétrée

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

En retrouvant le chemin de l’écriture à l’occasion de la création de « Tirésias », Philippe Delaigue, metteur en scène, réussit le double pari de proposer un texte inventif et contemporain et une réalisation scénique passionnante.

Riche de références à Sophocle, Ovide, Shakespeare, le contenu de la pièce trouve son identité dans la façon dont l’auteur actualise sa langue avec malice mais sans jamais tomber dans la démagogie. Il évite ainsi de ne s’adresser qu’à un public de spécialistes des grands récits mythologiques ou classiques. Sur le plateau, avec la complicité de ses comédiens, il parvient à construire un univers mêlant habilement passé et présent, qui cite astucieusement le Cabinet du docteur Caligari ou la fantaisie de Harry Potter.

Dans un grenier poussiéreux, Tirésias, aveugle, vit avec sa fille. Fatigué par l’âge et les incessantes demandes de produire des oracles, il tente de prendre du recul et du repos sur un divan ressemblant fort à celui d’un psychanalyste. Tout autour de lui s’entassent sur des étagères des boîtes de cassettes répertoriées, archives de toutes ses prédictions. Sa jeune héritière le supplie de continuer à répondre aux requêtes qui lui arrivent via les réseaux sociaux où de nombreux jeunes gens voient en lui une sorte de gourou ou de coach.

« L’éternel recommencement de nos erreurs, de nos angoisses, de nos chimères et de nos amours »

Jusqu’à ce qu’un adolescent voulant se suicider réussisse à le convaincre de lui proposer le meilleur moyen d’en finir avec la vie. Tirésias cède non sans colère mais avec humour. Touché par la demande, et par amour pour sa fille, il reprend son travail de voyance pour raconter « l’éternel recommencement de nos erreurs, de nos angoisses, de nos chimères et de nos amours ». À cent lieues de tout didactisme, le texte aborde avec force et subtilité les dimensions tragiques, comiques, poétiques de nos interrogations et déploie magnifiquement l’infini potentiel de nos existences.

Au-delà de la parfaite maîtrise des moyens sobres et rigoureux de la scénographie, de la lumière et de la musique de Philippe Gordiani, ce qui régale dans ce spectacle c’est sa direction d’acteurs millimétrée. Précision, sensibilité, absence d’effets oratoires. Judicieuse manière d’échapper au lyrisme ampoulé accompagnant souvent les histoires anciennes même actualisées. Delaigue cerne au plus près l’humanité de ses personnages qui nous ressemblent comme des pères, des frères et des sœurs. Avons-nous tous besoin de la parole d’un Tirésias pour accéder à plus de liberté et renoncer au désir d’en terminer avec l’étroitesse apparente de nos destinées ? La question est passionnément posée, presque en toute intimité.

Thomas Poulard tyranniquement intelligent

Pour parvenir à ses fins, Philippe Delaigue devait s’entourer d’interprètes capables de s’immerger dans une fiction à la fois ancienne et moderne. C’est chose faite. Thomas Poulard en Tirésias incarne une sorte de Prospéro, lucide sur lui-même, sagace et tendre, tyranniquement intelligent. Porté par une voix aux modulations virtuoses, s’exprimant parfois au micro pour marquer la distance avec les légendes antiques, il envoûte par sa présence physique, corps usé ou énergie retrouvée. À ses côtés, Héloïse Lecointre, sa fille, émeut par sa grâce naïve et sa volonté farouche de vivre intensément le rapport à son père et celui au jeune Léo venu le consulter. Jimmy Marais, dans le rôle de Léo, convainc par son engagement impétueux à vouloir affronter la mort et bouleverse lorsqu’il découvre le prix de la vie.

Tirésias s’inscrit comme une création à voir absolument et qui a le triple mérite de pouvoir rassembler pour le plaisir du théâtre les érudits de la mythologie, les spectateurs dont la mémoire a besoin d’être rafraîchie et les adolescents de notre temps qui ont soif d’apprendre. 

Michel Dieuaide


Tirésias, de Philippe Delaigue

La Fédération-Cie Philippe‑Delaigue • 7, rue d’Alsace‑Lorraine • 69001 Lyon

www.lafederation.net

Tél. 04 72 07 64 08

Texte et mise en scène : Philippe Delaigue

Création sonore et musicale : Philippe Gordiani

Jeu : Thomas Poulard, Héloïse Lecointre, Jimmy Marais

Scénographie et lumières : Sébastien Marc, aidé de Guillaume Vesin, Marion Gervais et Guillemine Burin des Roziers (accessoires), Gabriel Burnod et Gilles Petit (constructeurs)

Collaboration artistique : Léa Menahem

Avec les voix de : Léa Menahem, Éloïse Hallauer, Éloïse Seluka, Margaux Le Mignan, Pol Tronco

Création costumes : Dominique Fournier

Perruque : Christelle Paillard

Photo : © Juan Robert

Théâtre Gilgamesh • 11, boulevard Raspail • Avignon

Tél. 04 90 89 82 03

http://www.theatregilgamesh.com/cms/fr/programmation-2016

Représentations du 7 au 30 juillet 2016 à 12 h 40

Relâche les 18 et 25 juillet

Durée : 1 h 20

17 €, 12 €, 9 €

À partir de 13 ans