« Tout doit disparaître », de Philippe Decouflé, Théâtre national de Chaillot à Paris

Shazam © Quentin-Bertoux « Shazam », de Philippe Decouflé © Quentin Bertoux

Métamorphoses

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Extraits de pièces, performances, installations, projections… Philippe Decouflé invite à une déambulation dans tout le Théâtre national de Chaillot, dont il est artiste associé. Une fête qui revêt les atours d’une rétrospective décalée et d’une foire « decouflesque ». Ce cadavre exquis pour 64 artistes est une passionnante exploration de la mémoire. Heureusement, rien n’est soldé !

Il se passe des choses partout. Si on met toutes les propositions bout à bout, ce sont 24 heures de spectacles et 5 heures de films proposés en continu, sur les plateaux mais aussi dans les espaces publics. À chaque détour, surgissent de drôles de majorettes, des créatures extravagantes échappées de spectacles, un défilé de costumes colorés et loufoques. Chaillot résonne aux sons de la fanfare et aussi des éclats de rire du public. On peut même suivre des émissions en direct dans le grand foyer, avec Radio Folle de Chaillot (créée de toutes pièces).

Le Palais de Chaillot devient une ruche avec 40 danseurs, comédiens et acrobates, 10 musiciens et une flopée d’élèves du Conservatoire national supérieur de musique et de danse, qui ont effectué un beau travail autour des statues et des fresques du Palais.

D’ailleurs, ce lieu plein d’histoire est complètement transformé. La circulation est libre, mais on conseille de suivre une visite guidée car, emmené par un des membres de la compagnie DCA, on est d’emblée transporté dans son univers si particulier (même si le service d’accueil est comme d’habitude parfait pour nous renseigner). Le parcours va du hall aux salles, en passant par les foyers et la galerie des Nabis. Les artistes ont investi tous les espaces, évoluant même dans l’escalator ou sous les gradins de la salle Vilar. À noter que l’organisation (titanesque) est sans faille : tout est parfaitement huilé, mais laisse chacun souffler, échanger, se restaurer.

Decouflé occupe Chaillot comme il revisite ses souvenirs. Avec joie. Les « opticons » déshabillent ses danseurs ou bousculent le public grâce à des inventions ludiques qui déforment les visages, redessinent les silhouettes. Entre art contemporain et entresort forain, ces machines optiques interactives conçues par la compagnie, dont certaines ont déjà été exposées à La Villette, créent beaucoup d’animation dans les couloirs. À Chaillot, l’univers fantasmagorique trouve aussi toute sa place. Surtout, « la mémoire est comme un palais : on y retrouve des pièces oubliées, on emprunte un escalier sans se souvenir où il mène », explique Decouflé.

Traces

Entre fête à tous les étages, expériences immersives et spectacles traditionnels, le concept est déjà, en soi, très original. Remonter des chorégraphies aujourd’hui, avec les danseurs qui les ont créées il y a 20 ans, constitue un autre intérêt majeur. Malgré une cohésion de troupe, la compagnie n’a pas de répertoire, car les créations se sont rapidement succédées sans qu’il n’y ait eu de traces. Pas d’enregistrements audiovisuels, au tout début, ni de notations. Cette démarche permet donc de jouer avec les souvenirs dans une mise en perspective passionnante, car les interprètes se sont mis au défi de retrouver les sensations qui les ont fait vibrer.

Triton-2Ter © Antoine Le Grand
« Triton», de Philippe Decouflé © Antoine Le Grand

Dans les salles, on peut (re)voir de fameux extraits. Certes, la mémoire est pleine de trous et les corps ont changé, mais aujourd’hui, cette histoire est portée de manière flamboyante par des danseurs mûrs : « À dix, vingt ou trente ans d’écart, jaillissent des différences. Ce sont ces différences qui nous intéressent, comme des réponses apportées aux mêmes questions, depuis des lieux différents – des corps habités d’autres expériences, exprimant d’autres choses dans les mêmes mouvements », commente Decouflé. En quelque sorte, il s’agit d’une œuvre jamais achevée, car remise à chaque fois en chantier, une œuvre en mouvement où les copains, d’abord, sont le socle des pièces re-montées.

Retrouvailles, pertes irrémédiables, réinventions… Observer l’évolution d’une écriture au fil du temps, en compagnie des danseurs d’origine, permet aussi de parler de transmission. Le titre (Tout doit disparaître) ne connote donc rien de nostalgique, même si l’idée de cette rétrospective est née suite au décès de certains complices, dont Christophe Salengro. Un magnifique totem est d’ailleurs dédié aux disparus de la compagnie. Après 35 ans de carrière, Decouflé tourne juste la page, sans pour autant solder la compagnie.

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« Tout doit disparaître », de Philippe Decouflé © Sigrid Colomyes

Baroque et contemporain

Faire reparaître, faire disparaître : l’empreinte reste vivace. Avec de nouvelles esthétiques, nos regards ont beau avoir changé, le chorégraphe a toujours grâce à nos yeux. Il reste foncièrement créatif. Punk sur les bords. Très rock en tout cas. La richesse de son parcours en témoigne.

Après des stages dispensés par Isaac Alvarez, ancien élève d’Étienne Decroux, puis l’école du cirque et celle du mime Marceau, Decouflé a rapidement rencontré le succès avec sa compagnie créée en 1983 (DCA comme Diversité, Camaraderie, Agilité). Fortement influencé par Alwin Nikolaïs, il a également nourri son travail avec Karole Ermitage et Merce Cunningham. Devenu populaire grâce à sa participation à plusieurs commémorations (cérémonies d’ouverture et de clôture des Jeux Olympiques d’Albertville, Bicentenaire de la Révolution française, coupes du monde sportives), il diversifie judicieusement ses activités : publicités, défilés de mode, mises en scène de spectacles au Cirque du Soleil, au Crazy Horse

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« Tout doit disparaître », de Philippe Decouflé © DR

Depuis 1984, le vocabulaire n’a pas changé mais la syntaxe et les moyens ont évolué. La chorégraphie est souvent angulaire. Puissance des jambes, suspensions, arrêts et souplesse des déplacements… Ces enchaînements sont d’abord inspirés par la gymnastique sportive. Son exploration poétique de la mécanique des corps est plus ou moins imprégnée de légèreté, selon les périodes, mais le burlesque caractérise vraiment son style.

Le langage est toujours truffé d’innovations. La vidéo vient en renfort depuis longtemps pour créer de la magie. Découlé ne cesse d’explorer ses potentialités. Dans Shazam, où il croisait pour la première fois scènes et projections, il a mené une vraie réflexion sur le pouvoir de l’image versus celui du danseur. Il y a reproduit les effets optiques qu’ils affectionne, tout en conservant un aspect artisanal : mise en abîme et décalages, grâce aux jeux de miroir et d’ombres, ou autres inventions visuelles. Autant d’audaces stylistiques approfondies jusque dans ses dernières créations.

Très tôt, Decouflé a su imaginer une discipline hybride entre danse, cinéma, théâtre et cirque. Dans la Salle Gémier, on trouve d’ailleurs surtout du cabaret. Là encore, chaque personnalité est valorisée. DCA, c’est en effet une galerie de gueules, de dégaines, à la fois grotesques et humaines. La musique live, qui occupe aussi une place très importante, insuffle beaucoup d’humanité. Décidément, le public est à la fête et cette fantaisie débridée fait un bien fou. 

Léna Martinelli


Tout doit disparaître, de Philippe Decouflé

  • Spectacles en salle Vilar et en salle Gémier : recréations et / ou des extraits de Cœurs croisés, Tranche de Cake, Shazam, Le P’tit Bal, Triton, Triton 2ter, Octopus, Nouvelles pièces courtes, Sombrero, Iris, Petites pièces montées, Wiebo
  • Performances : Poème bruitiste, Petites annonces, La séance d’hypnose, Texte gigogne, la Voix des légumes, Talons, Courants de l’art
  • Opticons : l’Écran-plumeau qui déshabille, Simone, le Plasma japonais
  • Projections : extraits de spectacles rejoués en direct, courts-métrages, clips et publicités réalisés par Philippe Decouflé

Chaillot – Théâtre national de la Danse • 1, place du Trocadéro • 75116 Paris

Du 27 septembre au 6 octobre 2019, à partir de 18 heures en semaine, 16 h 30 le samedi, 13 heures le dimanche

Renseignements : 01 53 65 30 00

Réservations en ligne ici

Tarifs : de 24 € à 75 € (chaque Pass donne accès à un spectacle en salle Vilar, deux spectacles pour le  Super Pass, et un spectacle en salle Gémier + l’accès à l’ensemble des performances, installations, projections

La déambulation peut prendre de quatre à cinq heures, avec deux spectacles d’1 heure dans la salle Jean Vilar