« Tout semblait immobile », de Nathalie Béasse, Théâtre de la Bastille à Paris

Théâtre de la Bastille © D.R. Théâtre de la Bastille © D.R.

Ô, bonheur des ogres !

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Promenade insolite et cocasse dans les forêts du conte, la nouvelle création de Nathalie Béasse est pleine d’éclats de rire et d’idées. « Tout semblait immobile » ou le royaume merveilleux de la perturbation ?

Elle se méfiait des mots, de la façon dont ils pouvaient figer le sens. Mais voici que, comme les héros de conte de sa nouvelle création, Nathalie Béasse affronte cette peur. Le moins que l’on puisse dire de Tout semblait immobile, c’est en effet que le spectacle bruisse de mots. Il y a les mots empreints d’oralité du conte. Il y a aussi des mots de livres universitaires : pleins de certitudes structuralistes ou psychanalytiques 1. Orgie joyeuse.

Mais, évidemment, les mots ne sont pas ici autoritaires. Au contraire, ils deviennent une matière qu’on pétrit dans le spectacle comme la glaise. D’abord, ils sont pour beaucoup dans la construction de personnages truculents : un petit rat de bibliothèque enthousiaste débite tandis qu’un vieux maître impose son phrasé extraordinairement lent et teinté d’accent. Ensuite, petit à petit, la logorrhée disparaît au profit de la musique, des silences, des bruits. On pourrait même se demander si l’usage des mots ne véhiculent pas ici leur remise en cause. Car, au sein du trio de conférenciers clownesques qui nous est présenté, la parole apparaît comme enjeu de pouvoir et d’exclusion. Elle a ses ogres et ses Poucet.

Perdons‑nous dans les bois

Mais ce qu’il y a de plus vivifiant dans Tout semblait immobile, c’est que ces figures (et les spectateurs avec eux) se perdent sans cesse. Quand commence le spectacle, on se dit peut-être : « Tiens une pseudo-conférence ! C’est amusant, mais je connais ». On pense au Pardi (Plan d’accompagnement à la reconversion des danseurs et des interprètes) de la compagnie Volubilis, peut-être, à celles encore de Frédéric Ferrer (comme Nathalie Béasse, un habitué des « Hors-pistes » du Théâtre de la Bastille, justement 2). Bref, on se dit : « Je les vois venir, ils ne m’auront pas ».

À tort ! Car le spectacle déjoue sans cesse les suppositions par des accidents matériels, intellectuels… au point de nous faire expérimenter la notion de danger. Voilà des histoires à frémir ou à rire (pas à dormir) debout. Nous empruntons des chemins qui bifurquent entre la fiction et la réalité, la conférence et la fiction. Pour créer cette ambiguïté, Nathalie Béasse fait feu de tout bois : jeu sur l’entrée des personnages, sur les sons. Grâce à trois comédiens épatants : Camille Trophème, Étienne Fague et Érik Gerken, elle crée des êtres de fiction (sortes de Pr Tournesol hilarants) tout en jouant sur des références à la réalité.

Il y a là une belle réflexion, ouverte et comique sur le conte, en particulier sur la fascination de l’horrible, les mécanismes d’exclusion. On n’est pas au bout de ses surprises ! 

Laura Plas

  1. On trouve des références à la Psychanalyse des contes de fées de Bruno Bettelheim, à Morphologie du conte de Vladimir Propp.
  2. Chroniques du réchauffement; Cartographies par Frédéric Ferrer et la Cie Vertical détour.

Tout semblait immobile, de Nathalie Béasse

Cie Nathalie‑Béasse / Association Le Sens • 3, boulevard Daviers • 49000 Angers

02 41 73 12 16

Site : http://www.cienathaliebeasse.net

Mise en scène et scénographie : Nathalie Béasse

Avec : Camille Trophème, Étienne Fague, Érik Gerken

Création lumière : Natalie Gallard

Théâtre de la Bastille • 76, rue de la Roquette • 75011 Paris

Métro : ligne 1, arrêt Bastille

Site du théâtre : www.theatre-bastille.com

Réservations : 01 43 57 42 14

Du 25 septembre au 13 octobre 2013 à 19 h 30, les dimanches à 17 heures, relâche le 28 septembre, les 5 et 12 octobre

Durée : 55 minutes

24 € | 17 € | 14 €

Tout public à partir de 8 ans