« Tout semblait immobile », de Nathalie Béasse, Théâtre du Point‐du‑Jour à Lyon

Tout semblait immobile © D.R. Tout semblait immobile © D.R.

Il était une fois… Nathalie Béasse

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Nathalie Béasse a cette qualité indispensable au conteur : elle sait broder. Après « Happy Child », voici « Tout semblait immobile » : l’imagination va bon train !

C’est un spectacle en tout point atypique, qui tient du théâtre tout autant que de la performance, à cheval sur les genres, qui commence le plus sérieusement du monde pour déraper de plus en plus vers une sorte de divagation onirique où les images s’enchaînent l’une à l’autre librement, en surface sans la moindre logique… C’est déjà, semble‑t‑il, la marque de Nathalie Béasse.

Cela débute très simplement : sur le plateau, un bureau très ordinaire, du genre qu’on trouve dans les écoles, avec trois chaises derrière. Puis arrive un couple, très mal assorti : il est sinistre et poussiéreux, elle est pimpante quoiqu’un rien désuète et guindée dans son apparence… Des universitaires, spécialistes du conte, prêts à s’acquitter d’une conférence avec l’aide de sommités incontournables, Bettelheim en tête posé en évidence devant eux.

Et là, ça commence à tourner à la catastrophe : la demoiselle a envie de faire pipi, le troisième professeur a du retard, les deux hommes tiennent des discours qui n’ont ni queue ni tête, sans souci aucun de dialogue, la jeune femme fait tapisserie, etc. Le sens est limpide : ce n’est pas du côté de la recherche qu’on va détecter de quoi s’introduire sous les neurones. En revanche, le spectateur trouve aliment à sa malice, il rit de bon cœur de ces universitaires déconnectés dont la caricature est hélas si juste qu’on les croirait sortis de l’amphi d’à côté.

Comme la demoiselle (Camille Trophème, épatante) en a assez de compter pour du beurre, elle s’échappe, pousse le paravent derrière lequel est dissimulé un piano et se met à jouer. Moment de pure poésie… Quand on vous disait que les enchaînements se dérobaient au bon sens.

Façonnages et métamorphoses

La suite sera tout aussi inattendue et déconcertante. Comme dans les rêves et les contes, des choses bizarres tombent du plafond, un énorme tas de glaise par exemple, ou une bassine… Où l’on retrouve l’attachement de la créatrice pour l’enfance, et surtout la part d’enfance qui sommeille en chacun. Car d’un tas de glaise, on peut faire surgir une montagne, si difficile à déplacer tant elle colle, ou des petits sapins, à moins que ce ne soient les frères du Petit Poucet… Et si l’on déchire en tout petits morceaux des mouchoirs de papier et qu’on les dispose dans la bassine transformée en balançoire, ils retombent comme flocons de neige, ou plutôt comme petits cailloux.

Les accessoires sont réduits à leur plus simple expression : un grand arbre cache une forêt profonde, un renard empaillé devient frère des loups. Mais, la plupart du temps, ils ne sont qu’objets dérisoires du quotidien : verres en plastique, fragments de cartons, fermetures Éclair sont prétextes à bruitages dès lors qu’on leur propose un micro. La lumière s’éteint ? La peur du noir peu à peu monte… La demoiselle (qui était si pimpante) a la voix qui tremble… jusqu’à ce que les deux farceurs (qui sommeillaient dans les universitaires) ne surgissent en hurlant ! Un vêtement mis à l’envers, un slip sur la tête, et la magie du déguisement opère, on est transporté en plein jeu avec horrible sorcière et ogresse aux dents pointues, on se travestit, tout fluctue, métamorphoses.

Il faut accepter de se laisser aller pour apprécier ce genre de spectacle. Mais si l’on joue le jeu, on y découvre des émotions oubliées, des souvenirs enfouis. Et une bonne dose d’humour.

Il est vrai que le spectacle est réglé au cordeau et que, malgré les apparences, il ne laisse rien au hasard. Surtout pas les acteurs dont la palette de jeu s’enrichit encore du côté de la danse et de la musique. L’ensemble est gouleyant, jubilatoire… 

Trina Mounier

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Tout semblait immobile, de Nathalie Béasse

Mise en scène et scénographie : Nathalie Béasse

Avec : Camille Trophème, Étienne Fague, Érik Gerken

Lumières : Nathalie Gallard

Musique : Camille Trophème

Photo : © Marine Oger

Coproduction : le Quai (Angers) ; le Théâtre, scène nationale de Saint-Nazaire ; Théâtre Louis‑Aragon, scène conventionnée pour la danse (Tremblay‑en‑France)

Avec le soutien de l’Adami ; le Manège, scène nationale de Maubeuge ; Nouveau Théâtre d’Angers ; Centre national de la danse contemporaine à Angers

Théâtre du Point‑du‑Jour • 7, rue des Aqueducs • 69005 Lyon

04 72 38 72 50

Du 5 au 15 octobre 2016 à 20 heures, relâche le 10

Durée : 1 heure

5 € pour tous sans réservation