« Un siècle, Vie et mort de Galia Libertad », de Carole Thibaut, Théâtre de la Cité internationale, à Paris

Un-siècle-Carole-Thibaut-Héloïse-Faure © Héloïse Faure

La nuit d’une reine

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Saga familiale et collective, légende colorée d’un siècle à Montluçon, « Un siècle, Vie et mort de Galia Libertad » est une ode à la liberté des femmes et au théâtre. Servie par sa distribution et magnifiée par sa scénographie, la poétique création de Carole Thibaut offre des moments de grâce.

Cent ans d’histoire en deux heures et quart ? Ça n’existe pas, ça n’existe pas… Et pourquoi pas ? Car ces deux heures passent comme dans ces nouvelles fantastiques, où le temps accélère son vol, par ce mirage qui dérobe au petit Marcel de la Recherche, quand il lit, ses après-midi. On assiste à la représentation comme, jadis, on écoutait les histoires des anciens à la veillée. Prodige d’un récit que tissent, dans l’obscurité de la salle, les voix d’actrices, sorte de Calypsos enchanteresses, de Shéhérazade du Bourbonnais.

Passent cent années, mais l’on dirait d’abord moins, car les récits s’organisent autour de la vie et de la mort d’une femme, Galia, qui naquit en 1941. Cette femme est comme le nombril d’un monde qui s’organise autour d’elle. Tel un arbre, dont les racines plongeraient dans les histoires douloureuses d’une juive polonaise et d’un anarchiste espagnol, ses branches encore chargées de boutons bruissent de débats contemporains sur l’amour et les rapports entre les hommes et les femmes.

C’est ce que traduit de manière somptueuse la scénographie : au centre, un fauteuil rouge, sorte de trône pour une reine qui se meurt, autel auprès duquel vivants et morts peuvent, le temps d’une nuit magique, se retrouver. La lumière le moire et le magnifie. Il est abrité par la palme d’un arbre, suspendu dans le ciel du théâtre. Et puis, il y a des fleurs, des étoffes, des lueurs. Une voix nous confie, malicieuse, « et c’est si beau qu’on a voulu vous le faire en vrai ». Quel présent !

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© Héloïse Faure

La magie de la fête des morts l’emporte sur le réalisme, les légendes sur les témoignages. Alors qu’elle a nourri son écriture de plusieurs années d’enquête sur Montluçon, Carole Thibaut a en effet choisi de passer par la fiction pour faire théâtre. Elle offre ainsi au spectateur une histoire aussi intime que collective, plutôt sensible que didactique (bien que certains débats paraissent trahir une hésitation).

Chœurs et duos

Si la mise en scène n’est pas révolutionnaire, c’est une belle œuvre généreuse qui donne toute sa place au public et qui vivifie la si belle tradition d’un théâtre populaire exigeant. Quand arrive une malle pleine de costumes de couleurs, on songe d’ailleurs au Capitaine fracasse. Il semble que la pièce rende aussi hommage à un siècle de théâtre, ce théâtre qui a le goût des autres, qui part sur les routes des régions, ce théâtre dont parle si bien Olivier Perrier à un moment magnifique du spectacle. Mais auprès de ce grand comédien, on trouve trois générations d’acteurs qui portent la pièce par la qualité de leur interprétation.

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© Héloïse Faure

Ensemble, ils dansent, s’engueulent. Galia chante aussi (moment délicat d’émotion offert par Monique Brun) sans doute parce que pour raconter des histoires terribles, il faut beaucoup de joie. Mais, comme dans une esthétique du contrepoint, des duos verlainiens chuchotés au cœur de la nuit répondent au charivari collectif. Les scènes les plus réussies du spectacle. Les regrets s’y invitent, et la mémoire égarée y tâtonne, mais l’amour et la poésie y persistent à travers le temps.

Ainsi, comme Carole Thibaut, elle-même qui paraît peiner à clore son récit, comme Galia qui ne voudrait pas mourir, nous aimerions retenir la nuit : la nuit d’une reine de théâtre. 

Laura Plas


Un siècle, Vie et mort de Galia Libertad, de Carole Thibaut

Mise en scène : Carole Thibaut

Assistante à la mise en scène : Marie Demesy

Avec : Monique Brun, Antoine Caubet, Jean-Jacques Mielczarek, Olivier Perrier, Mohamed Rouabhi, Valérie Swartcz et la jeune troupe des Ilets (Hugo Anguenot, Chloé Bouillet, Louise Héritier)

Et les voix / images de : Claire Angenot, David Damar-Chrétien, Carole Thibaut, Marie Vialle

Durée : 2 h 15

À partir de 14 ans

Théâtre de la Cité Internationale • 17, boulevard Jourdan • 75014 Paris

Du 7 au 26 février 2022, lundi et vendredi à 20 heures, sauf le 11 février à 19 heures, mardi, jeudi et samedi à 19 heures, relâches mercredi et dimanche

De 7 € à 24 €

Réservations : 01 83 53 53 85 ou en ligne

Tournée :

• Les 27 et 28 avril, Maison de la culture de Bourges, scène Nationale

À découvrir sur Les Trois Coups :

La Petite Fille qui disait non, de Carole Thibaut, MC 93, à Bobigny, par Lena Martinelli

Longwy-Texas, de Carole Thibaut, La Maison des Métallos, à Paris, par Laura Plas

Monkey Money, de Carole Thibaut, l’Idéal, à Tourcoing, par Sarah Elghazi