« Une guerre personnelle », d’après Arkadi Babtchenko, Théâtre du Point‐du‑Jour à Lyon

Une guerre personnelle © Valery Sayfiev

Spectacle malheureusement nécessaire

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Il faut du courage quand on est russe pour oser parler de la guerre de Tchétchénie, cette sale guerre où toute une génération de jeunes hommes est sacrifiée à l’Empire… Tatiana Frolova n’en manque pas. Ses spectacles sont toujours exigeants, difficiles, ils parlent de Kafka, de Dostoïevski, ou encore de la guerre, toutes façons d’évoquer l’absurde et l’horreur mêlés.

Même si elle continue à vivre en Sibérie, dans un pays où il ne fait pas bon éclairer d’une lumière trop crue les implications des choix politiques du Kremlin, très isolée, Tatiana Frolova bénéficie heureusement du soutien de la Fondation Prokhorov et de structures culturelles comme la scène nationale de Villeneuve-d’Ascq, le Théâtre de Vidy-Lausanne ou le festival Sens interdits. Sans eux, nul doute que sa voix aurait été, sinon effacée, du moins rendue inaudible, et, avec elle, celles des jeunes soldats dont elle met en scène les récits dans Une guerre personnelle.

Drôle de titre quand on y pense, car, s’il y a bien un domaine où la guerre s’illustre, c’est dans sa capacité à brouiller l’humain, à écraser l’individu, non seulement sous les roues des chars, non seulement dans la boue, la peur et la faim, mais dans le grand magma d’une indifférenciation remplie de terreur. La démarche de l’auteur Arkadi Babtchenko, lui-même ancien de Tchétchénie, et de la metteuse en scène Tatiana Frolova, qui consiste à écouter les récits personnels de quelques soldats, à faire entendre leurs paroles intimes, leurs souvenirs et leurs misères, va donc à contre-courant de l’œuvre mortifère et barbare de la guerre en restaurant un visage et une parole humaine, donc unique, à ces jeunes soldats. La guerre vécue de l’intérieur…

Le passé est notre futur, préparez-vous…

Sur scène, un grand carré de terre noire deviendra champ de bataille, glaise sous les pas, terre à cimetière… Autour, des caméras nous placent en position de reporteur de guerre : nous allons y assister comme lui, impuissants et curieux. Face à nous, de grands écrans retransmettent ce qu’on voit dans le viseur comme dans l’œilleton de la caméra, mais aussi les images construites par un subtil jeu de miroirs, les gros plans des visages souillés de boue, dégoulinants de pluie, des regards perdus ou hallucinés, parfois seulement vides. La guerre et la vie de ces soldats nous parviennent ainsi en grand et en petit, de manière indirecte et distanciée et pourtant brutale, envahissante. Quelques très belles scènes comme celle où la femme (dont on a du mal à cerner les rôles, tour à tour ange de la mort et technicien plateau) recouvre de terre des chemises blanches qu’elle a d’abord dépliées avec soin et disposées au sol l’une à côté de l’autre, ajoutent une note presque esthétisante, et pourtant très émouvante, qui rappelle la question de la valeur esthétique de la photo de guerre…

La pièce évoque les grandes journées d’attente où l’ennemi n’apparaît pas, mais qui mettent les nerfs à vif et donnent envie d’en découdre, les combats, les corps déchiquetés, la première comme la seconde guerre de Tchétchénie. Elle parle de ces jeunes soldats morts à eux-mêmes qui ne trouvent plus d’existence parmi les hommes et dont la guerre a tout envahi. Elle démonte surtout le mécanisme implacable de la guerre devenue un être à part entière que plus personne ne contrôle et qui avance, inexorablement, et qui reviendra, c’est sûr… Ce dernier message désespéré clôt le spectacle, laissant le spectateur épouvanté. 

Trina Mounier


Une guerre personnelle, d’après « Alkhan Yourt » dans la Couleur de la guerre et autres récits inédits d’Arkadi Babtchenko

Gallimard, traduction Véronique Patte

Festival Sens interdits en collaboration avec le soutien de la Fondation Prokhorov

Mise en scène : Tatiana Frolova

Avec : Gabriel Almaer, Elena Bessonova, Dmitry Bocharov, Vladimir Dmitriev

Vidéo et musique : Tatiana Frolova

Scénographie et lumière : Dmitry Bocharov, Tatiana Frolova

Son : Vladimir Smirnov

Traduction et adaptation scénique : Sophie Gindt

Photo : © Valery Sayfiev

Théâtre du Point-du-Jour • 7, rue des Aqueducs • 69005 Lyon

http://www.lepointdujour.fr/

Les 25, 26 et 27 octobre 2011 à 20 h 30

Spectacle en russe et en français, surtitré en français

Places limitées et réservées aux adhérents

Durée : 1 h 20

De 20 € à 7 €