« Une passion. Anaïs Nin-Henry Miller », librement inspiré du journal d’Anaïs Nin, Théâtre Marigny à Paris

La passion selon Grévin

Par Sylvie Beurtheret
Les Trois Coups

Delphine de Malherbe voulait faire brûler les planches du Théâtre Marigny en y ressuscitant la fulgurante passion de chair et d’esprit d’Anaïs Nin et de Henry Miller. Deux êtres affamés de jouissance et d’absolu qui se sont dévorés pour mieux écrire sur le monde. Dommage… Figés, englués dans un texte mal monté où ne danse hélas aucune flamme, les comédiens peinent à souffler sur les braises d’un feu qui ne prend pas.

Une passionCertes, il fallait oser. Il fallait oser vouloir théâtraliser cette référence absolue qu’est le très littéraire et foisonnant journal d’Anaïs Nin. Il fallait oser vouloir donner la vie sur scène à vingt ans d’un amour fou, mêlant érotisme, littérature et psychanalyse, entre un homme et une femme en quête d’eux-mêmes. Auteur et chroniqueuse de théâtre, Delphine de Malherbe aura au moins eu le mérite d’essayer. « Je l’ai accompli. J’ai obéi au rêve » pourrait-elle dire, empruntant ces mots à sa muse Anaïs, qui l’a déjà généreusement inspirée pour écrire ses sensuels romans (la Femme interdite et Vie érotique). Puisant encore une fois à l’intarissable source, Delphine de Malherbe a donc tenté d’accoucher d’un texte sur mesure. Pour raconter une passion orgasmique, de l’improbable rencontre, un certain hiver 1931, à la rupture douloureuse après un radieux apogée. Voilà qui aurait pu faire bouillonner les sens et l’intellect. Mais on se noie d’ennui dans les eaux fades et stagnantes d’une expérience théâtrale ratée.

Où est l’âme incandescente d’Anaïs Nin ?

Pourtant, la ressemblance physique entre Évelyne Bouix et Anaïs Nin est troublante (sur la vidéo d’une interview factice, sauce « Apostrophes », surtout) : mêmes yeux mouillés de biche, même silhouette gracile portant avec une égale élégance des toilettes ravissantes (un vrai défilé de mode, d’ailleurs, ce spectacle !). Mais, sous la véracité de l’enveloppe lissée et policée de « la petite-bourgeoise aristo » du vagabond Miller, c’est le grand vide. Où est l’âme incandescente et sensible de la fascinante Anaïs Nin, libre d’esprit et avide d’extases ? Pauvre Évelyne Bouix qui, dès le début, joue « plaqué », incarnant sans y croire la femme-enfant, la femme-mère, la femme-objet en nuisette de soie. Finalement, c’est entre les jambes d’un petit mannequin de cire ripoliné que Miller noircit ici les pages de son futur Tropique du Cancer. Et la prestation louable d’un Laurent Grévill, plutôt crédible en amant-écrivain égoïste et bouffeur de vie, ne suffit pas à rectifier le tir.

Il faut dire que l’inconsistance du texte ne sert pas les comédiens. Delphine de Malherbe n’a peut-être pas vraiment su extraire ici toutes les fulgurances qui émaillent pourtant l’écriture monotone mais incisive d’Anaïs Nin. Et ce ne sont pas les quelques phrases clés, projetées sur écran, qui masquent la pauvreté de ce montage. D’ailleurs, tous les inutiles effets d’images vidéo artificiellement collés sur la fable ne cachent pas, non plus, le manque d’imagination d’une mise en scène très convenue. On frise même le ridicule d’une atmosphère vaporeuse à la David Hamilton avec cet incessant tombé de rideaux blancs devant le grand lit en bataille. Manière sans doute de souligner que la pudeur et la poésie baignent toujours les scènes sensuelles dans le journal d’Anaïs. Mais, derrière ce jeu de voile, pas d’urgence, pas de danger : juste les ébats mécaniques et gelés de deux comédiens cadenassés.

Mais où est-il ce « laboratoire de l’âme » ?

Finalement, il n’y a que les fausses bûches de la fausse cheminée qui se consument ici, dans ce décor sans âme où bouteilles d’alcool à peine touchées et machine à écrire tout juste caressée ne servent que d’alibi. Mais où est-il ce « laboratoire de l’âme » comme disait Miller, en parlant du bureau de la maison d’Anaïs à Louveciennes, où l’amour se faisait au milieu des livres et des conversations sur la métaphysique, l’astrologie, l’art et la psychanalyse ? Seul, l’air sensuel et lancinant de Body and Soul, version Billie Holiday, joue juste. Mais la magie de ces notes sublimes ne rend pas la vie cette Passion de cire bonne à enterrer au musée Grévin. 

Sylvie Beurtheret


Une passion. Anaïs Nin-Henry Miller

Librement inspiré du journal d’Anaïs Nin

Un spectacle conçu, écrit et mis en scène par Delphine de Malherbe

Collaboration artistique : Caroline Duffau

Avec : Évelyne Bouix, Laurent Grévill, la participation d’Anne Suarez et la voix de Bernard Pivot

Décors : Jean-Michel Adam

Lumières : Marie Nicolas

Costumes : Bernadette Villard

Vidéo : Cyrille Valroff

Son : La Manufacture sonore

Photo : © Pascal Ito

Théâtre Marigny • carré Marigny • 75008 Paris

Réservations : 01 53 96 70 20

Du 3 décembre 2009 au 3 janvier 2010 à 19 heures, du mardi au dimanche

Durée : 1 h 15

35 € | 25 € | 20 €