« Victor l’enfant sauvage », le Funambule‐Montmartre à Paris

Petite victoire sans paroles

Par Élisabeth Hennebert
Les Trois Coups

Avec les péripéties du Mowgli français pour prétexte, la Cie Zai bricole un spectacle muet très original malgré ses imperfections.

L’histoire est véridique, de cet enfant trouvé en pleine nature aveyronnaise vers 1800, qui intrigua bien des savants avant d’inspirer bien des artistes 1. Tous se sont empressés d’étiqueter, de caractériser et de mettre sous globe les expériences vécues par le jeune garçon à partir du moment où, découvert par des chasseurs dans la forêt, il entra brutalement en contact avec la civilisation.

La création collective qui nous est maintenant présentée tourne le dos au schéma narratif habituel, de deux manières. D’abord, elle se concentre sur la vie du héros avant son retour au monde et sur ses innombrables collisions avec un univers dans lequel il a été abandonné sans mode d’emploi. La survie en milieu hostile est un sujet qui nous concerne plus qu’on ne le pensait. Ensuite, puisque le vrai Victor était muet, le spectacle renonce à toute forme verbale, à l’exception d’une projection initiale d’une dizaine de lignes nous éclairant sur le contexte.

La Cie Zai ressemble à une entreprise tous corps d’état dont les artisans seraient très doués pour le tactile, le visuel, le sonore, le lumineux. D’ailleurs, l’invitation faite aux enfants de monter sur le plateau après certaines représentations est un vrai bonheur. Vous n’imaginez pas tout ce qu’on peut faire avec une gaine flexible pour câbles électriques, des bouts de matériaux synthétiques et autres fonds de pots de peinture acrylique. Il est très intéressant de voir les jeunes cerveaux phosphorer sur tout ce qu’ils vont bricoler, en rentrant à la maison, avec les ciseaux, le tuyau de douche, la plante verte fanée ou la boîte à outils des parents. C’est un spectacle qui libère la créativité parce qu’il est l’œuvre de créatifs déchaînés. À ce titre, c’est déjà une bonne action.

C’est aussi une performance mêlant les arts du cirque, de la marionnette, du théâtre d’ombres, systématiquement à l’envers de ce qu’on attend. Ainsi, la silhouette du comédien transformée en marionnette entre des doigts surdimensionnés est‑elle d’un effet magnifique. Bravo à Arnaud Préchac, contorsionniste et mime talentueux en même temps que metteur en scène inventif.

Il manque toutefois un soupçon de nervosité narrative, même si l’on peut imaginer que l’absence totale de mots soit tenable pendant cinquante‑cinq minutes, ce qui n’est pas si long. Certains passages, extrêmement bien trouvés, racontent tellement sans aucune parole que le tout jeune public se déchaîne, en rires et commentaires hilares. Mais d’autres s’étirent en longueur, faute d’idées visuelles assez puissantes pour relancer l’action. En fin de compte, on dirait que le kit de bricolage créatif qu’on a acheté pour les vacances scolaires pluvieuses prend soudain vie devant nous. Et c’est magique. Mais pour que la magie soit complète, il faudrait que la très jolie méditation sur l’inadaptation ébauchée par ce spectacle soit poussée un peu plus loin. 

Élisabeth Hennebert

  1. François Truffaut lui consacra un film, l’Enfant sauvage, en 1970. Les deux versions les plus récentes de l’histoire de Victor, en littérature jeunesse, sont celles de Marie‑Hélène Delval, Victor l’enfant sauvage, Bayard Jeunesse, 2003, et de Bruno Castan, l’Enfant sauvage, éditions Théâtrales Jeunesse, 2006.

Victor l’enfant sauvage, conte visuel

Recommandé à partir de 3 ans

Cie Zaï

https://compagniezai.jimdo.com/la-compagnie/

Mise en scène : Arnaud Préchac

Jeu corporel : Arnaud Préchac ou Guillaume Le Pape

Création illustrative : Blandine Denis et Juliette Morel

Régie illustrative : Florence Garcia ou Juliette Morel

Création et régie sonore : Gildas Préchac

Photos : © Steeve Graebling

Le Funambule‑Montmartre • 53, rue des Saules • 75018 Paris

Réservations : 01 42 23 88 83

http://www.funambule-montmartre.com/

Métro : Lamarck‑Caulaincourt (ligne 12)

Jusqu’au 29 mars 2017, mercredi et samedi à 15 h 30 (et tous les jours à 15 h 30 jusqu’au samedi 18 février)

Tarifs : 17 €, 14 € et 10 €

Durée : 55 minutes

Bande-annonce : https://www.youtube.com/watch?v=_w0mi4PwpPI