« We Could Be Lovers », de Sarah McKenzie, Carré Sévigné à Cesson‑Sévigné

Sarah McKenzie © Jean-François Picaut

Un concert bien léché

Par Jean‑François Picaut
Les Trois Coups

Le Carré Sévigné, en partenariat avec Jazz à l’Ouest, accueille Sarah McKenzie en avant-première de la trentième édition du festival de l’agglomération rennaise qui commence le 8 novembre 2016. On joue à guichets fermés pour accueillir la pianiste, compositrice et chanteuse.

La jeune Australienne est récemment sortie du Berklee College of Music of Boston. Elle a été lauréate du prix du Meilleur Album de jazz ARIA (le Grammy australien) avec Close Your Eyes en 2012. Elle nous interprète ce soir un programme largement emprunté à son troisième opus, We Could Be Lovers (Impulse ! / Universal Music, 2015). On a pris l’habitude de la comparer à Diana Krall, une autre pianiste, compositrice et chanteuse. Même si la comparaison est flatteuse et si elle admet admirer son aînée, on sent aussi que la répétition l’agace. Il est vrai que, si elles ont des silhouettes proches, pratiquent le même métier avec des formations semblables, elles ont toutes deux des personnalités singulières. La jeune femme avoue également s’inspirer d’autres artistes, comme Shirley Horne, Nina Simone et Maria Schneider.

Sarah McKenzie aime confesser un goût particulier pour le song book américain. Elle nous en donne immédiatement la preuve en commençant le concert par un classique du genre (d’ailleurs interprété aussi par Nina) : Tea For Two, tiré de la comédie musicale No, No, Nanette (1925), musique de Vincent Youmans et paroles d’Irving Caesar.

Une réelle sensualité

Ce titre, comme le suivant I’m Old Fashioned (Jerome Kern), est un bon exemple d’une forme de swing qui semble naturelle chez Sarah McKenzie. On la retrouvera plus tard avec un beau Bye Bye Blackbird, un titre illustré par Ella Fitzgerald. Ce début de concert révèle une belle voix d’alto avec un assez grand ambitus, qu’elle utilise rarement de façon complète. La puissance est là, tout comme une articulation impeccable. Les deux chansons mettent aussi en évidence la belle rythmique qui l’accompagne : Pierre Boussaguet (très présent, très mélodique à la contrebasse) et Gregory Hutchinson (un batteur volontiers mutin, qu’on a un peu bridé dans son expression personnelle ce soir). Le guitariste français Hugo Lippi laisse déjà apercevoir ses grandes qualités mélodiques et harmoniques.

Sarah McKenzie, cependant, n’est pas qu’une pure technicienne. Elle associe à une vraie expressivité, du visage notamment, une réelle sensualité et un sens qui paraît inné de la pulsation. Elle nous le prouve avec We Could Be Lovers, le titre éponyme de son dernier album. Ici, les inflexions sont plus personnelles et ses graves de velours font merveille. Impressions confortées par une autre composition, I Got the Blues Tonight (Don’t Tempt Me, 2011). Après avoir commencé lentement en piano-chant, le morceau s’accélère et débouche sur une longue improvisation du piano d’abord puis de la guitare avant de se terminer sur une belle intervention de Boussaguet, soutenu par une discrète batterie. Ce talent de Sarah McKenzie pour les ballades est aussi confirmé par Lover Man (Oh, Where Can You Be ? (Jimmy Davis, Roger « Ram » Ramirez et James Sherman, 1941). Ici, le ton quasi élégiaque fait contraste avec l’improvisation plutôt guillerette d’Hugo Lippi. Après un hommage à Paris sous la pluie, on revient à l’émotion à fleur de peau avec Little Girl Blue, cette très belle ballade également chantée par Diana Krall et Nina Simone. L’atmosphère est très proche dans Love Me or Leave Me commencé en piano-chant avant une improvisation très swing en tutti puis un chant soutenu par le seul trio, sans le piano. Après deux rappels, le concert s’achève avec une dernière ballade très élégiaque, Embraceable You de Gershwin. Elle est interprétée de façon très sensible en duo guitare et piano-chant mais, curieusement, une fois de plus, on constate qu’Hugo Lippi joue face au public, sans regarder Sarah McKenzie.

C’est un public ravi qui sort lentement du Carré Sévigné. Manifestement, la souriante Sarah McKenzie et son trio de choc ont su plaire. On regrettera seulement qu’il ait manqué à ce concert ce petit grain de folie qui, soudain, emporte un artiste et son public et fait qu’on a l’impression d’avoir assisté à quelque chose d’exceptionnel. 

Jean-François Picaut


We Could Be Lovers, de Sarah McKenzie

Un album Impulse ! / Universal Music, 2015

Jazz à l’Ouest, 27e édition

Du 8 au 26 novembre 2016 dans l’agglomération rennaise

Photo : © Jean‑François Picaut

Carré Sévigné • 4, mail de Bourgchevreuil • 35510 Cesson-Sévigné

Réservations : 02 99 83 11 00

Jeudi 3 novembre 2016 à 20 h 30

Durée : 1 h 30

30 € | 28 € | 20 €