« You Are My Destiny » [« lo Stupro di Lucrezia »], d’Angélica Liddell, Théâtre national de Bretagne à Rennes

You Are My Destiny © Brigitte Enguérand You Are My Destiny © Brigitte Enguérand

Angélica Liddell éructe sa douleur

Par Aurore Krol
Les Trois Coups

Angélica Liddell n’était pas satisfaite de la manière symbolique dont le viol de Lucrèce a été interprété au cours des âges. Elle lui donne une nouvelle ampleur dans une pièce qui ravage toute prétention moralisatrice.

Angélica Liddell est une punk. Les conventions, l’éthique, ça ne la concerne pas, quel que soit le sujet et quels que soient ses enjeux. Si elle nous parle de viol, le sien ou celui de Lucrèce, c’est avant tout pour exprimer sa haine d’une société qui instrumentalise les affects féminins. Alors, elle n’en fait qu’à sa tête, elle met une femme nue devant une rangée d’hommes torturés, elle l’invite à aller les provoquer, elle fait de Tarquin un personnage empathique et affirme haut et fort que le viol est un acte d’amour. Choquant, le propos doit être absorbé puis dépassé par le spectateur afin d’entrer dans le processus dramatique.

Cette artiste-là verbalise l’inacceptable, elle dit ce qui ne peut être formulé que dans une fiction. Son texte, magnifique, écorche la figure noble, pure et sacrificielle que Tite‑Live ou Shakespeare ont pu louer. Car placer les femmes en posture victimaire et passive n’est pas l’intention de la metteuse en scène. À l’instar de son look – Perfecto sur fausse robe de princesse –, l’œuvre d’Angélica Liddell est l’épicentre d’une lutte entre l’imagerie imposée à son sexe, que l’auteur assimile et détourne, et la colère bouillonnante qui suinte de tout son être.

La maternité, la famille, le couple ou la présupposée solidarité féminine sont explosés à grands coups de poing. Lucrèce n’a certainement pas à se suicider pour sauver son honneur et celui de son mari. Elle n’a pas de comptes à rendre à l’homme qui a mis sa beauté et sa vertu en jeu, qui a déshumanisé une épouse pour en faire le premier prix d’un pari. La dramaturge fait donc de ce nouveau spectacle le terrain d’une rébellion face à toutes les valeurs culturellement attribuées à son sexe. Elle vomit sur scène, s’asperge de bière/sperme (il y a métaphore plus subtile), hurle son chant et éructe sa douleur jusqu’à l’épuisement.

Torture non feinte

Les stéréotypes sociaux sont broyés dans une mise en scène baroque, où Angélica Liddell déambule comme un chef d’orchestre ivre, rythmant et imposant les déplacements d’hommes-pantins qu’elle manipule à sa guise. Dans cette expiation païenne et iconoclaste, il nous faut assister à une exécution de torture non feinte d’une rangée de mâles n’en pouvant littéralement plus de la position qu’ils sont contraints de tenir, face à une femme nue et impassible. C’est à la limite du supportable, et des dizaines de sièges se vident durant ces vingt longues minutes de souffrance physique. Une séance d’autoflagellation masculine à coup de serpillière transforme ensuite ces mêmes hommes en pénitents nettoyant le sol à genoux, dans un élan qui renverse les rapports de force.

La scénographie dévoile deux espaces de jeu. Le premier, terrestre et rouge passion, est le lieu des désirs troubles et de la salissure. Il est réservé aux comédiens, à ceux qui, faillibles, rampent et s’essoufflent. Le second, un balcon surélevé, sert d’estrade à un chœur ukrainien interprétant a cappella des chants lyriques et religieux. Sans lien direct avec ce qui se joue, et néanmoins indispensable à la pièce, ce chœur est l’endroit par lequel le sublime peut transparaître.

Il est la beauté qui naîtrait de la boue, la rédemption qu’évoquait Angélica Liddell en préambule de cette tragédie. Un rachat qui éclôt pour de bon lors de la scène finale, moment de fête intense et nécessaire après une telle traversée de l’enfer. Ces dernières minutes à elles seules justifient un spectacle parfois long, où la souffrance viscérale est grattée jusqu’au sang. Mystique à sa façon, la metteuse en scène nous apporte la joie quand on ne l’espérait plus, juste après le crève-cœur. 

Aurore Krol


You Are My Destiny [lo Stupro di Lucrezia], d’Angélica Liddell

Le texte You Are My Destiny, traduit par Christilla Vasserot, a paru aux Solitaires intempestifs le 19 novembre 2014

Traduction en italien : Marilena De Chiara

Mise en scène, scénographie, costumes : Angélica Liddell

Avec : Joele Anastasi, Ugo Giacomazzi, Fabian Augusto, Julian Isenia, Lola Jimenez, Andrea Lanciotti, Angélica Liddell, Antonio L. Pedraza, Borja Lopez, Emilio Marchese, Antonio Pauletta, Isaac Torres, Roberto De Sarno, Antonio Veneziano

Chœur ukrainien : Free Voice (Anatolii Landar, Oleksii Levdokimov, Mykhailo Lytvynenko)

Avec la participation des enfants : Amjad Chiéfare, Abel Goasduff Langlois, Siam Khatir, Morgan Lescot, Hippolyte Lorin, Rosa Morel Flouzat, Tom Rivière, Basile Thevenin, Thaïs Zvenigorosky, Alexandre Zvenigorosky

Costumes : Pipa & Milagros

Coiffes : Carolina Rivas

Lumière : Octavio Gomez

Régie générale : Marc Bartolo

Surtitres : Victoria Mariani

Photo : © Brigitte Enguérand

Production et logistique : Mamen Adeva

Assistant à la mise en scène : Julio Provencio

Directeur de production : Gumersindo Puche

Dans le cadre du festival Mettre en scène

Théâtre national de Bretagne • 1, rue Saint-Hélier • 35040 Rennes

Renseignements / billetterie : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr

Du jeudi 13 au samedi 15 novembre 2014 (20 heures jeudi et vendredi, 18 heures samedi)

Durée : 2 h 20

Tarifs : 21 € | 10,50 €

Pour public averti