À court de forme, festival de formes courtes, l’Étoile du Nord à Paris

À court de forme

Dans le fracas du monde

Par Fabrice Chêne
Les Trois Coups

Le festival À court de forme a été créé en 2005 à l’initiative de la Cie Estrarre, actuellement en résidence à l’Étoile du Nord. Durant trois semaines, ce théâtre situé dans un quartier un peu excentré du XVIIIe arrondissement devient un laboratoire de la jeune création. Une cinquantaine d’artistes « engagés et joyeux », comme ils se définissent eux-mêmes, proposent à travers des formes courtes un état des lieux de leur travail.

Avec ses cinq ans d’existence, le festival semble parvenir à maturité et propose une programmation plus cohérente et de meilleure tenue, quoique inégale. « L’art peut‑il encore être drôle ? » Tel est le fil directeur de cette première semaine. Dans ce « encore », il faut entendre : malgré la crise et les désastres divers de ce début de siècle. Le principe retenu est simple : quatre propositions de vingt minutes chacune. Au menu, parodies et détournements en tout genre, un discours assez fortement politisé qui sait se faire provocateur. Les créations sont bien dans le ton de l’époque et incluent le plus souvent danse, musique, vidéo.

Un regard corrosif sur le monde médiatique

La première proposition, sans doute la plus convaincante, s’appuie sur un texte de Falk Richter, Nettement moins de morts. Auteur allemand connu en France notamment depuis les mises en scène de Stanislas Nordey, Richter explore l’ère du vide qui est la nôtre après la mort des idéologies. Il excelle en particulier dans la mise à nu de la propagande insidieuse à l’œuvre dans les médias. Le dispositif scénique est simple, mais très réussi visuellement : une intervieweuse (Aurelia Arto, glaçante et cynique à souhait) presse de questions sa « victime », un interviewé-quidam (Julien Kosellek). Le spectateur est sur le fil du rasoir, partagé entre rire et angoisse. Un regard corrosif sur le monde médiatique, sa démagogie, sa négation du Mal et sa bonne humeur obligatoire, servi par un travail de grande qualité sur la vidéo.

Autre bonne surprise : l’Hommage à Patrick Roy, de Vincent Brunol. Sur un ton mi-nostalgique mi-ironique, l’auteur revient sur la triste destinée de cette star éphémère du petit écran, icône fragile et insignifiante de la société du spectacle, animateur-vedette fauché par la maladie en pleine « gloire ». Une bâche en plastique et une vieille télévision posée par terre suffisent à nous replonger dans l’ambiance des années 1980, ces années « fric et sida ». Mathias Robinet et Sébastien Ventura, les deux comédiens qui se partagent le plateau, partagent aussi un même goût pour la loufoquerie. Cette évocation de la fin tragique d’un héros dérisoire écorne sans pitié notre monde de superficialité : « Ta vie, elle est mieux que celle de Patrick Roy ? » nous interpelle l’auteur. L’originalité du propos séduit, malgré une chute un peu abrupte.

Donner du sens au chaos

Les deux autres propositions emportent moins l’adhésion, même si celle de Clémence Labatut, intitulée [Je] d’échec, fait surgir des visions parfois fortes et dérangeantes, comme ce défilé de mannequins en robes lamées dont le visage est voilé. Plus intime dans son propos (mais cette tension ne traverse-t‑elle pas nos sociétés ?), elle s’efforce d’exprimer la contradiction entre l’aspiration spirituelle et le désir d’habiter charnellement son corps. On apprécie au passage les talents de danseuses et de chanteuses des comédiennes (notamment Anaëlle Potdevin, qui sait à peu près tout faire sur une scène).

Quant à Habeas mentem, de Luc Martin, c’est une sorte d’hymne libertaire, inventif mais quelque peu confus et inabouti. Notons que ces deux derniers artistes se font écho en se tournant tous deux vers la Genèse, comme si le mythe fondateur de notre culture demeurait notre meilleure chance de donner du sens au chaos ambiant.

À court de forme joue bien son rôle de festival agitateur des esprits. Il participe à cette « re-politisation » du théâtre à laquelle on assiste depuis quelques années. Le duo Moony Band, qui assure les intermèdes musicaux (une tradition locale), ne fait que confirmer la tendance. Un discours radical doublé d’un sens aigu de la dérision, qui confirme que le théâtre comme art de la présence, art du corps – sans oublier sa dimension festive – apparaît comme une forme de résistance à la perte de sens généralisée. 

Fabrice Chêne


À court de forme, festival de formes courtes

Une manifestation de la Cie Estrarre

www.estrarre.fr

Conception affiche : Nicolas Gandi

Nettement moins de morts, de Falk Richter

Texte disponible chez L’Arche éditeur

Création d’Aurélia Arto, Julien Kosellek et Luc Martin

Habeas mentem, création de Luc Martin

Avec : Grégory Barco, Laura Clauzel, Jehanne Gascoin, Tristan Gonzalez, Frédérik Hufnagel, Bouzid Laiourate, Vincent Mignault, Julien Varin

Hommage à Patrick Roy, création de Vincent Brunol

Avec : Mathias Robinet et Sébastien Ventura

Musique : Léo Grise

Lumière : Julien Kosellek

[Je] d’échec, création de Clémence Labatut

Avec : Laura Clauzel, Fiona Emy, Vladimir Golicheff, Viktoria Kozlova, Jules Nassar, Jennifer Pays, Anaëlle Potdevin

L’Étoile du Nord • 16, rue Georgette‑Agutte • 75018 Paris

Métro : Guy‑Môquet, Porte‑de‑Saint‑Ouen, Jules‑Joffrin

Réservations : 01 42 26 47 47

Du mardi 9 au samedi 13 février 2010 à 21 heures : « L’art peut‑il encore être drôle ? »

Du mardi 16 au samedi 20 février 2010 à 20 heures : « Duos »

Du mardi 23 au samedi 27 février 2010 à 20 heures : « À court d’autres formes »

Tarif unique : 10 € | Pass : 24 € pour l’ensemble du festival