Agrif contre Rond‑Point et Solitaires intempestifs

Me Triomphe : « Parce que si le Christ est à l’origine du mal, alors les chrétiens sont à l’origine du mal : c’est ça l’incitation à la haine. L’incitation à la haine, c’est direct ! […] Aussi n’est-ce pas le blasphème que nous poursuivons. » © Frédéric Chaume

Récit d’un procès

Par Lise Facchin
Les Trois Coups

On se souvient de l’affaire « Gólgota Picnic », de l’effroyable mobilisation contre le Théâtre du Rond-Point à coup de menaces de mort, de manifestations et d’actions coup-de-poing pendant les 9 représentations de la pièce de Rodrigo García. C’était au mois de novembre 2011 ; le procès, lui, se tenait vendredi 30 octobre.

Treize heures quinze, file d’attente à l’entrée du Palais de Justice de Paris, nous piétinons, anxieux de nous retrouver à la porte de la 17e chambre. Portique, première exhibition de nos fonds de poche, ample foulée dans les couloirs, escalade du grand escalier de marbre, seconde fouille, et nous sommes enfin assis. Les affaires défilent : plainte pour insultes sur le Net, pour diffamation à l’encontre de R.F.I., Libération… Le temps aussi. Près d’une heure pour observer ce drôle de tribunal à l’ambiance cultivée, présidée par Mme Siredey‑Garnier, magistrate à la repartie fine et éclatante.

Quatre heures de procès. Quinze minutes de pause pour croquer une barre de céréales, consumer cinq centimètres de tabac et refaire sa concentration. Impossible donc de fournir ici l’intégralité de cet après-midi où le soleil éclaboussait à un jet de pierre les vitraux de la Sainte-Chapelle. Je tâcherai néanmoins de ne pas trop trahir, d’avoir l’ellipse droite dans ses bottes, sans rougeur au front ni sophisme trop facile… Ainsi, en cas de doute, consultez les minutes du procès.

Le rideau se lève : rappel du contexte

Aux alentours de 14 h 30, l’affaire est appelée. Les chuchotements s’étiolent. Mme Vurpillot, directrice des éditions Les Solitaires intempestifs, absente, est représentée par Me Richard qui assure la défense. Jean‑Michel Ribes se lève pour aller à la barre. Il est très lui-même : enlunetté, enchapeauté, enverbeauté et un tantinet assombri. On décline les états civils et les chefs d’accusation. Mme Siredey‑Garnier, regard clair, perçant et adouci d’un éclat d’humour lumineux, annonce : « Je vais maintenant lire les passages incriminés ». Dix‑huit passages, soit plus de quatre longues pages de texte (http://www.solitairesintempestifs.com/upload/proces/Requisitoire_renvoi016.pdf). D’une voix profonde, sûre et sobre, la magistrate, officiant sous le décor allégorique d’un dixneuvièmisme ronflant, a donné corps au style de Rodrigo García. L’assemblée et le tribunal ont souri. Malgré la neutralité du ton, puisqu’il fallait tout de même faire honneur à la fonction, le rythme, la vibration étaient là. Il y a sur les scènes de France des charretées de comédiennes bien moins formidables à regarder et à entendre, et nous avions oublié, quand le point de la dernière ligne eut résonné, l’objet de cette curieuse assemblée : la poursuite engagée par l’Agrif (Alliance générale contre le racisme et le respect de l’identité française et chrétienne) contre le directeur du Rond-Point et la directrice des Solitaires intempestifs pour avoir, par la diffusion d’une œuvre dramatique, incité à la haine contre un groupe déterminé.

L’assemblée retourne donc à son banc de bois et aux robes tranchées de la justice.

Présentation du contexte. Les deux parties sont interrogées à tour de rôle 1. Novembre 2011 : le Festival d’automne bat son plein et le Rond-Point accueille Gólgota Picnic, déjà joué en Espagne et à Toulouse, suscitant des réactions très fortes. L’Assemblée des évêques de France rédige une lettre à l’association chrétienne radicale Civitas encourageant à la mobilisation contre le spectacle. À Toulouse, le tribunal administratif est saisi par l’Agrif pour tenter d’interdire la pièce, mais la plainte est déboutée. Dès la sortie du programme, en mai 2011, la mobilisation contre le Théâtre du Rond-Point est amorcée (manifestation devant le théâtre, lettres de menaces, intrusion nocturne dans le théâtre, vandalisme, actions durant les représentations). Appelé à réagir sur son mandat de directeur, Ribes déclare : « J’ai été nommé sur un programme, celui de faire jouer des auteurs vivants. Et puis, sur un second point, qui était d’assurer ce que j’appelle le rire de résistance, à savoir, bien sûr, la satire ». Vient l’exemple de Molière, célèbre titilleur de soutane. Pour lui, cet épisode était une stratégie de communication, fort habile et réussie, de Civitas recherchant une visibilité médiatique.

Après une mise au point sur les faits (l’affiche du spectacle, la mise en scène, les modalités de la plainte), l’avocat de la partie civile, Me Triomphe, expose le cœur de son argumentation : le Christ est un modèle pour les chrétiens ; ainsi, en interprétant son iconographie et son personnage comme une source du mal, ce jugement rejaillit sur ceux qui le prennent pour modèle. On fournit par là des motifs de haine contre les chrétiens. À plusieurs reprises, il précise : « Ce n’est pas le blasphème 2 que nous poursuivons ».

La présidente, exemplaire de l’opuscule annoté à la main, remarque : « J’ai tout de même l’impression que l’auteur tire tous azimuts… les Flamands, les Andalous, les pompiers… ». Me Triomphe riposte par la teneur du titre, éloquent quant au thème central de la démarche de l’auteur. Il est clair selon lui que les chrétiens sont directement visés à travers le traitement péjoratif et dégradant de l’iconographie du Christ.

Comparaison faite avec l’affaire du spectacle de Castelucci 3, Me Triomphe affirme l’unanimité de l’opinion des chrétiens à propos de Golgotha picnic. Cette homogénéité est rapidement contestée par Ribes, article de la Croix à l’appui. Il signale par ailleurs que, lorsque l’Assemblée des évêques de France écrit à Civitas, la pièce n’était pas éditée et que nul d’entre eux n’a vu la pièce. Les questions de la présidente se succèdent, sur les annonces faites aux spectateurs en début de représentation, l’œuvre générale de García et sa biographie…

Appelés à la barre, les témoins de la défense entrent en jeu. Il s’agit de la présidente de la Ligue des droits de l’homme et un membre de l’Observatoire de la liberté de création, avocate dans le civil. Solidité d’arguments et d’expertise (rapport de la Commission nationale consultative) pour la première ; jurisprudence éloquente pour la seconde (affaire Marithé et François Girbaud) qui rappelle également le principe selon lequel personne ne doit assujettir la création ; tendance qu’elle estime en hausse depuis les années 2000, même chez les « progressistes ».

Plaidoiries et tombé de rideau

Après une pause de quinze minutes, où chacun défroisse sa concentration mise à l’épreuve, place à la plaidoirie de Me Triomphe. Il commence par rappeler que le plaignant n’est pas Civitas mais l’Agrif, association menée par Frigide Barjot et réunissant des militants de tous types pour lutter contre le racisme en général et particulièrement le racisme anti-chrétien. Il défend l’idée que l’art ne justifie pas tout. Pour lui, le spectacle en cause est d’une rare violence, « pure profanation et pur blasphème ». Il évoque la poursuite judiciaire engagée contre les militants ayant interrompu, avec force chants et prières, une représentation du spectacle de Castellucci, déplorant que ce soient « ceux qui se sentent blessés et attaqués que l’on poursuit ». Partant de la Convention européenne des droits de l’homme, il affirme que le droit au blasphème n’existe pas. Pour les plaignants, le spectacle se rend coupable « d’exhibitions sexuelles complètement détraquées ». Considérant la crucifixion, à l’époque romaine, comme la manière la plus cruelle et dégradante de mettre un homme à mort, il argue que l’on ne saurait moquer la cruauté.

Quittant le spectacle incriminé, il se tourne du côté du directeur du Rond-Point pour évoquer son apparition télévisée au moment des attentats de Charlie Hebdo. Il l’accuse de s’être mis en avant « avec une rare indécence » en comparant Civitas et les auteurs de l’attentat terroriste dans le but de « se montrer en héros ». Il décrit ensuite Ribes comme un obsédé de la religion qui n’aurait jamais programmé de Torah caca ou de Twist again à La Mecque.

Revenant sur les passages incriminés, Me Triomphe affirme qu’ils rejaillissent sur la communauté chrétienne tout entière : « Tout est fait pour susciter un sentiment d’hostilité et de défiance, de haine et, pourquoi pas, de violence, à l’égard des chrétiens, car l’incitation à la haine, c’est justement de donner des raisons, des arguments ». Autre point justifiant à ses yeux la plainte : les artistes se considèrent au-delà de la loi pénale et, se faisant, « confondent le mobile et l’intention ». La différence entre un homme normal et un fou étant justement pour lui de « poser un acte matériel contraire à la loi en sachant que l’on pose un acte matériel ».

La jurisprudence invoquée est celle du Conseil d’État, ayant interdit par deux fois le spectacle de Dieudonné, estimé contraire à l’ordre public. Selon lui, les dommages d’un euro réclamés par l’Agrif avaient pour vocation de rétablir la soumission des artistes au droit pénal « au même titre que tous les citoyens. Car non, votre art ne justifie pas tout ».

Retournant au spectacle et particulièrement à la mise en scène, il évoque son caractère obscène, questionnant son intérêt pour le débat public. « On peut se demander si on ne se moque pas du monde et ce, avec notre argent, argent public qui est en partie celui des chrétiens ». Après une allusion au mécanisme de la persécution commençant « toujours par des mots », il achève sa plaidoirie par la lecture d’un passage du Livre noir du communisme, dans lequel la mise en scène de l’humiliation du clergé, contraint à une immonde singerie du culte de l’eucharistie et de la messe, est détaillée. La plaidoirie se conclut par « Ces mots sont les mêmes que ceux que nous poursuivons. Ce ne sont pas que des mots, mais nous n’attaquons que les mots ». Il demande 5 000 € et 3 000 € de dommages.

Puis c’est au tour du parquet de se prononcer. L’intervention de la procureur est courte et motivée : la plainte de l’Agrif n’est pas caractérisée en raison de deux obstacles majeurs. D’abord, il s’agit indéniablement d’une œuvre de fiction, avec la mise à distance indispensable aux yeux de la loi. Ensuite, la description péjorative du Christ et de l’iconographie chrétienne n’est pas délibérément étendue à l’ensemble des croyants, ce qui invalide l’accusation déposée d’incitation à la haine. Elle rappelle par ailleurs qu’il est réducteur de considérer que seuls les chrétiens sont les héritiers de ce legs iconographique. S’appuyant sur plusieurs jurisprudences allant dans le même sens, elle demande la relaxe des prévenus.

La plaidoirie de la défense, très concise, compte tenu de l’opinion du parquet, argue que Rodrigo García est bien évidemment provocant, mais que ses propos sont « une simple critique ». Pour Me Richard, puisque l’on ne peut plus, en France, poursuivre le blasphème, on utilise le biais de la christianophobie, ou racisme anti-chrétien, mais il s’agit « toujours [de] la même musique du blasphème ».

Il est temps de clore les débats. La présidente demande au tribunal s’il a des questions, puis si la défense a quelque chose à ajouter. Ribes se lève et répond sur plusieurs points à la plaidoirie de Me Triomphe (son rapport à la religion ; la part de financements publics dans l’économie du Rond-Point, soit 36 % ; son intervention à B.F.M.-T.V. ; l’obscénité de la mise en scène de García). Puis conclut sur la mission de l’art : « Vous savez, Nietzsche a dit : “L’art nous protège de la liberté qui nous tue”, et je tiens aussi à rappeler à propos de cette démagogie de la référence à l’argent public qu’un pays avec de la culture coûte beaucoup moins cher qu’un pays sans ». La présidente ferme la séance, annonçant que le délibéré serait rendu le 10 décembre 2015 à 13 h 30.

Mais où était donc la partie civile ?

En allant à cette séance, importante d’un point de vue intellectuel, artistique, politique et philosophique, je m’attendais à une bataille au sommet. Un combat de titans qui, si chacun sait de quel bord il se situe, aurait permis de mettre en branle deux pensées opposées, puissantes sinon également émancipatrices. Je croyais me rendre à une joute juridique dans laquelle des idéologies s’affronteraient avec des armes longuement fourbies. Hugo contre Lacordaire, Saint‑Just contre Bossuet. Il n’en fut rien. Ironie d’abord : la formidable lecture de la présidente montra d’emblée que lorsque la littérature est bonne et qu’on la traduit en justice, il faut encore la lire. Et alors le texte résonne lui-même de sa force intrinsèque, de son incroyable puissance d’œuvre dont la vocation même est de défoncer à plaisir les murs. Déjà, le texte avait parlé et assumé lui-même sa défense.

Du côté du théâtre, c’était à prévoir, des esprits vifs, solides, cultivés, éloquents. Ribes, bien sûr, évoquant les plus fameuses affaires : Callas, l’Olympia, les Fleurs du mal, Sade… et ayant toujours sous son chapeau, qu’il avait mis bas, une citation bien choisie (Aragon et son aura de liberté, Nietzsche et sa croyance en la rédemption terrestre par l’art…), évoluait acerbe et plein d’humour, la pirouette agile, tour à tour théâtral et d’une sincérité crue. Ses deux témoins étaient, quant à elles, apparus préparés, efficaces, solides, inébranlables face à la partie civile qui, déjà, se montrait fade. Enfin, l’avocate de la défense, Me Richard, à la voix grave, au verbe affûté, était prête à en découdre, mais son intervention fut brève, tant l’édifice forgé par la partie civile était branlant. Il n’y avait qu’à souffler dessus…

Si Me Triomphe ne s’est pas départi d’un sens de l’humour étonnant, il n’a cessé de se prendre les pieds dans le tapis. Le repli vers le blasphème était sans doute le plus criant : n’était-il pas justement l’écueil le plus important, d’un point de vue juridique, à éviter ? L’enjeu n’était-il pas précisément d’éviter jusqu’à l’évocation même de ce mot, que la république a choisi, à juste titre, de bannir de son vocabulaire juridique ? Mais non, il n’a pas semblé vouloir y prendre garde ; et patatras, il s’est emberlificoté dedans tout le long du procès. Son argumentation était faible, peu fouillée, et à la limite du sophisme grossier. On se serait attendu à mieux d’un avocat avec une telle expérience. Comme s’il n’avait pas fait l’effort de tirer l’épée du fourreau. Même sa lecture du Livre noir du communisme était à côté. Lorsque l’on parle de religieux détenus par force dans un camp de torture, contraints à singer ce qu’ils ont de plus sacré avec des pratiques physiques dégradantes, humiliantes, et à la limite du viol de surcroît, bien sûr, nous sommes dans l’horreur. Mais nous ne sommes certes pas dans un théâtre où chacun est libre d’entrer (certains vont même jusqu’à payer pour cela !), de s’assoir, de s’en aller, d’adhérer ou non, de répondre par le débat public ; et où en outre l’intégrité physique des spectateurs n’est jamais menacée. Le théâtre est le contraire du camp, quand bien même des esprits pervers sont toujours capables de faire des outils de torture avec l’art. Il est liberté, émancipation ; et bien plus encore, il est, profondément, une dignité.

À ce titre, l’indigence de la connaissance théâtrale du représentant de l’Agrif était presque embarrassante, évoquant le théâtre grec et la bataille d’Hernani pour faire reposer son argumentation sur un socle historique des levées de bouclier contre un théâtre qui, de tout temps, aurait dépassé les bornes. Bachoter lui aurait sans doute servi. De même, ses affirmations sur Ribes et son obsession de la religion, fort généralistes et très peu étayées, étaient de si peu de poids qu’elles ont simplement été balayées par une boutade de l’intéressé : « L’avocat de la partie civile est sans doute un de mes lecteurs les plus assidus étant donné qu’aucune – mais je dis bien aucune ! – de mes pièces ne parle de religion ».

Peu de doutes, donc, quant à l’issue de cette procédure, et je m’en réjouis. Mais c’est comme se réjouir que David ait terrassé Goliath avec de la mie de pain. L’édifice de la défense était un Vauban dressé contre une petite tourelle de papier à peine mâché… 

Lise Facchin / Frédéric Chaume

  1. Au cours d’un procès, on ne s’adresse qu’au tribunal : interdit de prendre à partie. Une convention digne d’un quatrième mur.
  2. Le blasphème n’est plus passible de poursuite depuis 1791. Ainsi, on ne saurait aujourd’hui se positionner de cette manière d’un point de vue juridique.
  3. Sur le concept du visage du Fils de Dieu, Théâtre de la Ville, 2011.