Jeux de rôles
Florence Douroux
Les Trois Coups
Elles sont amies et le clament. Mais comment, pourquoi, jusqu’à quand ? Explorant avec finesse les liens tissés entre trois femmes, l’auteur norvégien Arne Lygre met au cœur de sa pièce « À notre place » la délicate question du juste curseur entre besoin de l’autre et besoin de liberté. Grand connaisseur de l’œuvre de l’auteur, Stéphane Braunschweig signe une mise en scène au diapason du mécanisme ingénieux de la pièce, avec trois comédiennes convaincantes, Clotilde Mollet en tête.
Depuis Je disparais en 2011, la complicité artistique d’Arne Lygre et de Stéphane Braunsweig ne se dément pas. Le premier tricote ses trames en mots d’apparence simple que le second décortique avec une patiente minutie, respectant sans le hâter un tempo plutôt tranquille. « À notre place » est signé d’une plume économe dénuée d’atours. L’habileté n’est pas dans le joli. Pourtant, mine de rien, ces mots-là tracent et fouettent. Dans une alchimie évidente, Stéphane Braunschweig transpose au plateau toute la rigueur de la géométrie triangulaire de la pièce.
Astrid est heureuse : elle reçoit chez elle Sara, nouvellement rencontrée au hasard d’une balade, qui remplace, dans sa vie et son cœur, la place vacante laissée par la prise de distance d’Eva. Mais Eva revient et le duo à peine éclos doit devenir trio. Tout se complique. L’amitié n’est pas à l’aise avec le chiffre trois, qui introduit dans la place des sentiments contraires. Comment se situer par rapport aux deux autres ?

Cet inconfort causeur de troubles, provoque, petit à petit, une progression dans la découverte intime de ce qui les constitue individuellement. Car les trois amies ne parlent pas de la pluie ou du beau temps. Ce qui apparaît en cortège, sont les notions de manque, d’absence, de disparition ou encore de rivalité. Les mots révèlent les maux, dans un mécanisme singulier qui fait toute la beauté de la pièce.
Catharsis
Puisant dans leurs souvenirs ou leur imaginaire, elles ne sont plus trois, mais familialement escortées. Ainsi Astrid fait-elle intervenir sa mère mourante, dans un dialogue jouée seule, révélant avec acuité sa difficulté liée à l’éloignement d’Eva. De son côté, cette dernière imagine le propos d’une petite fille voulant raccrocher par des mots d’amour une mère qu’elle sent probablement en partance. Ces instants de double voix font surgir avec beaucoup de grâce les fragilités des protagonistes. Leur part manquante.
Et, comme si elles ouvraient les volets d’une maison pour faire la lumière, toutes trois se livrent à des jeux de rôles avec dialogues imaginaires. Incitée par l’autre dans une place d’emprunt, chacune est invitée à dire. En incarnant le fils d’Astrid, Eva provoque avec celle-ci un débat sur l’absence et l’indépendance par rapport à l’autre. Dans ce même schéma, Astrid joue le frère de Sara, qui jouera elle-même le père d’Eva. Une catharsis. La pièce est ainsi tramée avec la densité d’un canevas à moult fils, qui, progressivement fait apparaître la grande question du juste curseur entre le besoin de l’autre et le besoin de liberté.
Espace de jeu, espace de jeux
Ces glissements sans transition sont mis en scène dans la plus grande simplicité. Juste une lumière bleutée, quelques notes de piano, et en prélude, ces mots répétés : « ton fils a dit », « ton frère a dit », « ton père a dit ». Et nous entrons dans un ailleurs, lieu de l’intimité soudainement éclairé. Les failles des unes et des autres surgissent petit à petit, révélées avec la justesse de l’effet miroir.

L’espace est blanc virginal. Mobilier, murs et sol blancs, aucune couleur en vue. La maison aseptisée et lisse de Sara ne laisse rien filtrer. Cet effacement du concret et de la matérialité de la vie ouvre l’espace, presqu’évidé, aux mots. Ils pourront s’engouffrer et créer les histoires d’Astrid, Sara et Eva. Rien d’autre n’adviendra que le langage, pas d’action, toute l’aventure est là. Dans ce grand salon blanc et neutre, éclairé sans mystère, hormis dans ces moments d’invisibles présences avec le père, le frère ou le fils, tout est possible qui reste à écrire.
Géométrie variable pour trois comédiennes
Fallait-il à Stéphane Braunschweig une compréhension parfaite de l’œuvre pour faire évoluer avec une telle vérité les trois femmes dans ce « non lieu », et révéler l’invisible dans un visible sans éclat. Les déplacements opérés par les mots guident les comédiennes. Debout ou assises, assises par deux ou seules, côte à côte ou éloignées, leur positionnement sur le plateau – leur place, il ne s’agit que de ça – rend superbement compte de la géométrie variable constituant la pièce.

Clotilde Mollet est une Astrid impériale, frôlant le burlesque avec son phrasé articulé si singulier, mots lâchés dans une belle certitude. Face à elle, Chloé Réjon, déjà dirigée plusieurs fois par le metteur en scène, incarne Sara avec finesse, tandis que Cécile Coustillac, tout en sensibilité, est une Eva bien attachante. Toutes trois manient avec habileté cette langue aiguisée par une petite ritournelle autour des « ai-je dit », « ai-je pensé », pas si faciles à poser.
Elles iront ainsi, de déclarations d’amitié en aveu à peine masqués de rivalité, petites vacheries décochées au passage, avec, au bout, la séparation voulue par Astrid, étouffée par les deux autres. Dans un décor rétréci, Astrid signe sa décision d’une petite danse d’adieu devant les délaissées, médusées. Leur place est ailleurs, la sienne aussi.
Florence Douroux
À notre place, d’Arne Lygre
Le texte est édité par L’Arche
Mise en scène et scénographie : Stéphane Braunschweig
Avec : Cécile Coustillac, Clotilde Mollet et Chloé Réjan
Durée : 2 heures
La Colline théâtre national • 15, rue Malte Brun • 75020 Paris
Du 18 mars au 17 avril 2026, du mercredi au samedi à 20 heures, mardi à 19 heures
De 10 € à 33 €
Réservations : en ligne ou 01 44 62 52 52
À découvrir sur Les Trois Coups :
☛ « Nous pour un moment », Arne Lygre, par Léna Martinelli
Photos : © Simon Gosselin


