Dans l’intime chaotique de l’Amérique
Trina Mounier
Les Trois Coups
Le roman touffu de William Faulkner est le deuxième spectacle que Séverine Chavrier, actuelle directrice de la Comédie de Genève, consacre à l’écrivain américain. Celui-ci dure cinq heures, bien nécessaires pour donner à ressentir la complexité de ce Mississipi sauvage et gangrené par la violence, les appétits de tous ordres, ainsi qu’un racisme omniprésent. Présenté au dernier Festival d’Avignon, il est repris actuellement à L’Odéon, Théâtre de l’Europe.
Impossible de résumer l’intrigue : l’auteur, réputé pour son style flamboyant et complexe, en déploie plus d’une et la principale, à son tour, est racontée par divers personnages possédant chacun un morceau de l’histoire et beaucoup d’inconnues. Au centre de la pièce, Thomas Sutpen, pauvre blanc qui a fait fortune dans le trafic d’esclaves, arrive sur le lieu où il a décidé d’ériger une demeure colossale, la plus grande du pays, la sienne. À le voir arpenter la scène en hurlant, saturant l’espace visuel et sonore de sa présence hallucinée, on comprend que l’homme, arrivé au faîte de ses ambitions, n’a pas pour autant trouvé l’apaisement. Il ressent effectivement l’impériosité de défendre sa légitimité et d’abord un pedigree sans tâche, voyant en tout un chacun une menace.
Autour de lui, ses enfants dont Charles, né d’un premier mariage avec une femme noire, métis, marqué du sceau de l’impureté dans ce Sud profondément raciste ; un autre fils, Henry ; une fille, Judith, qui va devenir un enjeu de rivalité entre les deux frères. Tout cela nous est révélé au compte-goutte, dans des conversations-confessions, et principalement à la fin de la pièce, donnant le fin mot du titre inspiré de la Bible. Absalon, un des fils de David, coupable d’inceste et de fratricide, mourra au terme de multiples aventures, provoquant ainsi un chagrin infini chez son père. Mais Séverine Chavrier ne se contente pas des références bibliques. Elle glisse aussi des regards appuyés à Trump et ses délires de blancheur. La pièce prend ainsi une tournure universelle.
Une mise en scène virtuose
Difficile de trouver un fil conducteur, dans ce récit violent, ce tableau d’une Amérique qui ne parvient pas à sortir de la guerre de Sécession, hantée par les démons du racisme et des génocides ! C’est d’ailleurs ce que reconnaît Charles à un de ses confidents dans la troisième partie de la pièce : on va peut-être enfin comprendre quelque chose à cette histoire. Ce propos entraîne un îlot de rires dans la salle qui s’accroche à… À quoi dès lors, si ce n’est à cette tragédie et à ses personnages ?
C’est la mise en scène époustouflante qui incite les trois quarts des spectateurs à rester dans la salle, quand d’autres sont partis, désarçonnés par l’exigence du spectacle. Le nombre important de rappels enflammés traduit leur enthousiasme. Avant tout, relevons la qualité de la direction d’acteurs, lesquels sont choisis avec pertinence : à commencer par un fidèle de la troupe, Laurent Papot, à qui revient le premier rôle. Mais il faudrait tous les citer : Daphné Biiga Nwanak et Adèle Joulin, les deux épouses si dissemblables, l’une noire comme l’ébène et truculente, l’autre blonde et rose, faite pour l’abattoir. Quant à Pierre Artières Glissant, il fait brillamment ses premiers pas au théâtre dans un rôle difficile.
Un spectacle total
Il faut aussi saluer l’insertion des artistes venus d’autres disciplines : du cirque, tel Jimy Lapert ; le danseur Kevin Bah, alias Ordinateur, star ivoirienne du coupé-décalé ; de la musique, tel le guitariste Amel Longa, qui signe non pas une, mais des musiques qui s’entremêlent avec la belle bande son signée Simon d’Anselme de Puisaye et Séverine Chavrier. Le spectacle s’ouvre d’ailleurs sur la puissance des vents qui dévastent tout, annonçant les ouragans d’aujourd’hui.
N’oublions pas Tristan Plot, l’éducateur des dindons qui apportent une dose de drôlerie à cet amas de violences et de hurlements, et Quentin Vigier, à la création vidéo : bien qu’omniprésente, son utilisation est vraiment passionnante. Les images ne paraphrasent pas, n’illustrent pas, comme c’est trop souvent le cas. Au contraire, elles apportent d’autres éclats de vérité qui contredisent ou confirment ce qui se passe sur le plateau. Comme dans tous les spectacles de Séverine Chavrier, la vidéo est un élément essentiel du puzzle.
Tout ce peuple d’artistes apporte donc de la fougue, de la folie et surtout de la diversité sur le plateau, à l’image des USA. Certes, on sort de ce spectacle avec plein de questions, mais on est aussi sonnée, éblouie. N’est-ce pas à cela qu’on reconnaît les plus grands ?
Trina Mounier
Absalon, Absalon !, de William Faulkner
Traduction : René-Noël Raimbault, révisée par François Pitavy
Adaptation et mise en scène : Séverine Chavrier
Avec : Pierre Artières-Glissant, Daphné Biiga Nwanak, Jérôme de Falloise, Adèle Joulin, Alban Guyon, Jimy Lapert, en alternance avec Deborah Rouach, Armel Malonga, Christèle Tual, Hendrickx Ntela, Ordinateur, Laurent Papot et la participation de Maric Barbereau, en alternance avec Remo Longo
Scénographie, accessoires : Louise Sari
Son : Simon d’Anselme de Puisaye, Séverine Chavrier
Lumière : Germain Fourvel
Musique : Armel Malonga
Vidéo : Quentin Vigier
Durée : 5 heures (deux entractes compris)
Odéon, Théâtre de l’Europe • Place de l’Odéon • 75006 Paris
Du 26 mars au 11 avril 2025 , du mardi au samedi à 19 heures, le dimanche à 15 heures
Tarifs : de 7 € à 43 €
Réservations : billetterie en ligne • Tel. : 01 44 85 40 40
Tournée ici :
• Les 22 et 23 avril 2025, CDN Orléans Val-de-Loire (45)
À découvrir sur Les Trois Coups :
☛ Ils nous ont oubliés, de Thomas Bernhard, mis en scène Séverine Chavrier, par Trina Mounier
Photos : © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon