Fratertopie
Laura Plas
Les Trois Coups
La Compagnie du Double reprend « Arthur et Ibrahim », histoire d’amitié indéfectible mise à mal par la pitié filiale et les crispations identitaires. Un spectacle drôle et tendre, qui résonne particulièrement en un temps où le mot « fraternité » pâlit aux frontons de nos mairies.
Le Grand Meaulnes, Le Club des cinq, Les Six Compagnons : l’enfance bruit de ses amitiés littéraires. C’est l’âge des serments, des aventures à la mort à la vie, des frères (et sœurs) de sang… Arthur et Ibrahim, les deux protagonistes du premier volet d’Histoire(s) de France, vivent cet heureux temps où les noms ne sont pas barrières. Alors, on peut encore pleurer, faire des folies pour un copain sans être traité de pédale, sans qu’on rétorque comme le père d’Ibrahim : « La fraternité, tout le monde en parle, mais s’en fout. ». Âge de candeur, âge de grandeur.
La force de la pièce tient beaucoup à cette fraîcheur juvénile. Le XVIIIe siècle mettait en scène Candide ou l’Ingénu, Rousseau rêvait un bon sauvage. Amine Adjina invente aujourd’hui deux bons petits sauvages rétifs aux absurdités des adultes. Ce sont de nouvelles lumières qui éclairent notre monde, comme les planètes suspendues sur le plateau l’illuminent : jolie idée qui complète une scénographie aussi joyeuse et colorée que les costumes ou les trottinettes des héros. Avec ces deux-là, on peut tout entendre, tout reprendre : les identités, les filiations, les stéréotypes sur les garçons…
Méthode express pour devenir arabe (et tenir le public en haleine)
On peut attendre aussi les plus rocambolesques des initiatives et surprises. Sous prétexte que son père est né en Algérie, Ibrahim est sommé par son père de ne plus voir Arthur, parce que les « Français n’aiment pas les Arabes ». Mais Arthur ne l’entend pas ainsi, il va tenter de la manière la plus naïve, littérale de devenir arabe. On vous laisse découvrir une désopilante scène de baptême (encore un écho de l’ingénu ?), un kit pour devenir musulman en un tournemain… et une plus grave mise en conformité physiologique sur un « présusse ». On passe ainsi du rire, à la (petite) peur, ou à la mélancolie.
De plus, la pièce est pleine de rebondissements, comme un conte philosophique. Les tribulations des garçons font foin de réalisme en harmonie avec une scénographie faite de sacs Tatie pimpants qui rappellent les retours au bled, et de cartes aux couleurs passées d’un empire colonial aboli. Ce conte s’inscrit en opposition au réalisme de la très juste et poignante figure du père (très belle interprétation de Kader Kada). Il court jusqu’à une fin trop abrupte, mais ouverte.


Le rythme est aussi assuré par les interprètes, fidèles compagnons de la compagnie du Double. Il faudra peut-être un temps aux adultes pour apprécier le code de jeu, mais le jeune public ne pourra qu’être emporté par l’énergie de Mathias Bentahar et Romain Dutheil. Leur fougue, leur façon de jouer tout à fond, à la lettre, fait écho de fait à la générosité de leurs personnages. À fond de trottinettes, à fond les manettes !
Qu’on ne s’en étonne pas : après tout, en se rebaptisant, en créant un autre monde, les garçons agissent-ils autrement que des comédiens sur une scène ? Ibrahim donne le nom d’« utopie » à cette création. Une réalité qui ne serait pas imposée, grillagée, par les peurs des autres. Et Foucault dans ses écrits désignait le théâtre comme « hétérotopie », lieu où peuvent se rencontrer des êtres que la vie oppose ou éloigne : Roméo et Juliette, une maîtresse d’école laïque et un père en mal de racines, Arthur et Ibrahim.
Le sacrifice d’Ibrahim
Ce rêve affronte le fantasme cauchemardesque du père Ibrahim, figure centrale de la pièce. Comme dans les autres pièces du triptyque, les histoires de gosses sont aussi en réalité celles de leurs familles. Mais ici, le rapport aux parents est plus sombre, on dirait tragique, tant le passé pèse sur le présent. Parce que Mouloud est loin d’une Algérie qu’il a dû quitter pour survivre, il fantasme ce pays perdu. Parce qu’il a vu la France comme un Eldorado, ou tout au moins une terre d’accueil fidèle à son idéal révolutionnaire, et parce qu’il a été déçu, il repeint tout au noir de sa mélancolie. Sans doute pour protéger son fils, lui éviter toute déconvenue, il voudrait couper les racines que ce dernier a plongé dans le seul pays qu’il a connu : La France. Et son discours, très bien traité comme un cauchemar nocturne inonde de son obscurité son fils.
L’année passée nous a fait suivre le mauvais feuilleton du bras de fer entre la France et son ancienne colonie. Ces temps qui trébuchent nous font redouter que Mouloud, Arthur et Ibrahim ne soient pas au bout de leurs chagrins. La guerre d’Algérie reste toujours complexe à évoquer et le silence froid qui gagne la salle, quand Ibrahim ressort la version qu’en a donné son père, est évocateur. Sans discours, le spectacle permet donc d’aborder avec un jeune public l’épineuse question des racines : comment transmettre le pays de ses aïeux, comment le faire sans étouffer ses enfants ? Comment leur apprendre qu’ils sont d’ici, sans avoir à renier l’ailleurs de leur famille ? Si la pièce ne répond pas à toutes ces questions, elle ouvre un bel espace de discussions parents enfants.
Laura Plas
Arthur et Ibrahim, d’Amine Adjina
Le texte est édité dans la collection Heyoka chez Actes-Sud Papiers
Site de la Compagnie du double
Mise en scène : Amine Adjina
Collaboration artistique : Émilie Prévosteau
Avec : Mathias Bentahar, Anne Cantineau, Romain Dutheil, Kader Kada et la voix de Xavier Fagnon
Durée : 1 h 15
Dès 10 ans
Théâtre de L’Union-CDN du Limousin • 20, rue des Coopérateurs • Limoges
Du 10 au 12 mars 2026
De 8 à 24 €
Réservations : en ligne et au 05 55 79 90 00
Tournée ici :
• Du 26 au 28 mars. 2026, Théâtre des Salins, Martigues (13)
À découvrir sur Les Trois Coups :
☛ « Histoire de France », Amine Adjina
Photos : © Géraldine Aresteanu


