« Bâtir », Salim Djaferi, critique, Théâtre Benoît-XII, Festival d’Avignon 2026

batir-salim-djaferi © christophe-raynaud-de-lage

Ségréguer est bâtir

Laura Plas
Les Trois Coups

Dans la même veine que le passionnant « Koulounisation », « Bâtir » mêle l’intime et la recherche documentaire pour explorer les mécanismes de ségrégation à l’œuvre en France. Si la transposition théâtrale nous paraît moins aboutie, le propos est intéressant, nécessaire même, dans le contexte actuel.

L’air du temps forme des constellations théâtrales. Comme Quand la ville se lève de Charlotte Lagrange, programmé au 11 Avignon, Bâtir démontre l’intrication de l’urbanisme et du politique. Il s’agit bien d’une démonstration, ou plutôt d’une enquête, qui offre d’ailleurs son armature dramaturgique au spectacle. Salim Djaferi s’adresse au public pour lui expliquer la genèse de la pièce. Il retrace ainsi la découverte des grands ensembles construits en Algérie dans les années 50 par Fernand Pouillon, pour faire face à l’exode rural et juguler la poussée révolutionnaire. Et il finit par nourrir son propos des entretiens menés avec sa mère au sujet du « parcours résidentiel » de la famille dans les « cités » de la région parisienne.

Nourrie de sources documentaires, la pièce ne s’embarrasse guère de fioritures. Plateau presque nu, blocs aussi blancs que la scène, classeurs dont on sort une documentation stabilotée : voici l’essentiel de la scénographie. On sent la patte d’Adeline Rosenstein, qui signe ici la dramaturgie. Sa série Décris, ravage est sans doute l’exemple le plus brillant de réflexion documentaire, mais joue sur l’économie de moyens. Ici, on devinera peut-être dans les rideaux qui ferment le plateau le périmètre géographique dans lequel la famille de Salim Djaferi a été à de multiples reprises déplacées sans avoir le choix d’en sortir. Un classeur figure une tour, Salim Djaferi figurera tout le reste par le ballet de ces mains.

Les voiles de la pudeur

C’est tout même un peu sec. Même la nonchalance gracieuse et le sourire presque constant de Salim Djaferi nous imposent une forme de distance. C’est comme si la mise en scène adoptait la neutralité des sciences sociales, si elle exprimait une pudeur. D’ailleurs, Salim Djaferi se garde d’incarner sa mère. Quand il lit son témoignage, il est même systématiquement dissimulé.

On est donc ravi quand la reconstitution d’une scène de démolition d’immeubles apporte l’occasion d’un petit dialogue, plein d’humour et d’à propos. Salim Djaferi est rejoint alors par Sacha Martelli. L’espace lui-même s’anime, devient support de jeu. La dimension théâtrale gagne et s’impose dans la scène suivante d’un commissariat bruxellois. On trouve alors un équilibre entre la forme théâtrale et un contenu fort.

Racisme, j’écris ton nom dans le territoire

En effet, l’équipe met en évidence le racisme systémique à l’œuvre dans l’urbanisation de la République française en Algérie avant la libération du pays et dans l’Hexagone, jusque dans ces années 80 que l’on croyait égalitaires, antiracistes. Une solide enquête met au jour des documents administratifs qui attestent que des populations racisées ont fait l’objet de traitements discriminants dans le logement, et donc d’assignations géographiques. Comme dans Koulounisation, la réalité est dissimulée sous des noms propres, comme le nom d’une cité en Algérie : « La promesse tenue » et de sales classeurs administratifs inaccessibles.

On le savait peut-être, mais Bâtir le démontre avec clarté et parfois humour. Et à voir le public debout à la fin de la représentation, on se dit que certaines évidences sont sans doute des révélations pour certains et qu’elles sont bonnes à répéter à un an des élections présidentielles.

Laura Plas


Mise en scène  : Salim Djaferi
Avec : Salim Djaferi, Sasha Martelli

Théâtre Benoît-XII
Du 17 au 24 juillet 2026 (sauf le 19) • 18 heures • 1 h 15 • Dès 14 ans
Réservations : en ligne ou 04 90 14 14 14
Dans le cadre du Festival d’Avignon, 80édition du 4 au 25 juillet 2026
Plus d’infos ici
Rencontre Artcena

Tournée :
• Du 2 au 4 mars 2027, La Comédie CDN de Saint-Étienne (59)
• Du 9 au 12 mars, Théâtre de La Croix Rousse, à Lyon (69)
• Les 16 et 17 mars, La Machinerie, à Vénissieux (69)
• Du 7 au 9 avril, Théâtre Joliette, à Marseille (13)

Photos : © Christophe Raynaud de Lage

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