« Cabaret de l’exil, Irish Travellers », Théâtre équestre Zingaro, Fort d’Aubervilliers

Cabaret-de-l-Exil-Zingaro-Irish-Travellers © Hugo-Marty

Zingaro en terres Irish

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Bartabas n’a pas son pareil pour nous faire voyager. Après la culture juive d’Europe de l’Est, celle des Irish Travellers lui a inspiré un second volet à son « Cabaret de l’exil ». Du théâtre équestre d’art, non sans nostalgie, mais d’une saine vitalité, où la mort et l’amour chevauchent l’âme.

Au bout d’une ligne de métro, mais en pleine ville, quelques caravanes et une cabane dans les arbres jouxtent des écuries éclairées par un lustre et un chapiteau en bois… C’est le fief de Zingaro au Fort d’Aubervilliers. Y entrer est déjà, en soi, une expérience. Pour accéder aux places, il faut passer par un immense espace de convivialité où sont exposés costumes, accessoires et éléments de décors, puis le parcours nous fait traverser les écuries, étonnantes.

Dans ce lieu emblématique – comme le théâtre du Soleil, à la Cartoucherie – on s’attend à croiser Bartabas, mais il faudra attendre les saluts. Voilà près de quarante ans que cette figure majeure du cirque équestre porte haut l’utopie d’une vie partagée avec les chevaux. Dans sa quête d’absolu, cet irréductible fait toujours preuve de la plus grande exigence artistique pour servir sa philosophie de vie. Après des tournées partout dans le monde, il a posé sa caravane rutilante pour revenir à la forme de ses débuts, le cabaret équestre, une réponse au besoin de chaleur humaine imposée par la pandémie.

En piste, des oies nous accueillent de leurs dandinements cocasses, tandis qu’un forgeron martèle au son de l’enclume. Attablés à de petites tables rondes éclairées de bougies, les spectateurs des trois premières rangées goûteront bientôt une boisson spéciale. Le spectacle a déjà commencé !

Une culture toujours bien vivante

Sensible aux cultures nomades, Bartabas se penche ici sur les Irish Travellers, en exil dans leur propre pays car cette minorité ethnique, reconnue en 2017, reste ignorée et même discriminée. Bien que leur mode de vie soit menacé, cette peuplade ancestrale – sans doute les plus anciens habitants d’Irlande – sillonne toujours les routes à cheval ou dans des caravanes tirées par des chevaux. Souvent étameurs, main d’œuvre ponctuelle, ces itinérants sont porteurs d’une tradition artisanale remontant au Moyen Âge. Colporteurs, ils assumaient une autre fonction sociale en diffusant les nouvelles du monde.

Une première, qu’un spectacle leur rende hommage ! Pour célébrer ce mode de vie, symbole de liberté et de diversité, des musiciens et un chanteur-conteur issus de cette communauté ont été invités à se joindre à la tribu. En live, variations de rythme et tonalités irlandaises donnent le ton, tandis que Thomas McCarthy – véritable légende vivante – ponctue le spectacle. Cet héritier d’une grande famille a en mémoire 1 200 chants et 400 histoires.

La mémoire comme boussole

Les séquences se succèdent alors, comme autant de tremblements d’un monde dans ses étendues tragiques ou mystérieuses : entre l’incendie qui ravage une roulotte, l’enterrement de la mère et le feu crépitant des veillées, l’homme à tête de bouc évoque le légendaire Puck Goat qui aurait prévenu les habitants des pillages. Tandis que des moutons donnent du fil à retordre à un sacré curé, un homme sur sa mule pavane pour son amoureuse, huchée sur un grand cheval blanc. La mariée prendra aussi son envol. Défilé de carrioles, numéros de claquettes sur fûts et tablées en guise d’obstacles font partie des intermèdes cocasses qui apportent du rythme à l’ensemble.

© Hugo Marty

Dans ce conte fantastique et baroque, Bartabas convoque les éléments de la nature (on sent presque la pluie et le vent sur la lande), mais aussi de cette culture marquée par une tradition orale singulière et une forte identité. À la sourde mélancolie, Zingaro préfère les feux de joie. Et comme toujours, la magie opère, avec des univers parallèles qui s’ouvrent, au-delà des limites d’un territoire, à rebours et dans le temps présent. Car si nous sommes invités à pénétrer les plis et les épaisseurs de l’Histoire, nous partageons aussi, durant deux petites heures, l’instant présent que l’exil impose aux Irish Travellers. Les intempéries, « Le son des routes remplies des voix (…) de ces vagabonds sans frontière ». L’urgence de vivre.

Fantômes, anges et vivants

Zingaro peaufine le rapport au territoire et au temps, ainsi qu’au vivant. Si Thomas McCarthy, chanteur et conteur de la communauté, est l’âme de ce spectacle, tous les interprètes ont l’aura de créatures sorties du fond des âges. Le casting est particulièrement réussi. Chaque personnalité est mise en valeur dans le respect de son intégrité. Les acrobates excellent, mais tous alternent pitreries et morceaux de bravoure. Y compris les chevaux car, évidemment, humains et animaux partagent la scène. La troupe équine comprend de nombreuses espèces, dont celle de prédilection des Irish Travellers, les Piebolds. Qu’il soit blanc immaculé ou noir ébène, petit ou élancé, trapu ou élégant, chaque cheval a une sacrée présence.

Dans Ex Anima, les humains, dans l’ombre, mettaient les chevaux au centre, tels des marionnettistes japonais. Parvenu à la quintessence de son art, Zingaro était dans l’épure. Pas d’esbroufe. Ici, les numéros se font avec dresseurs, même s’ils n’ont rien de classiques. Le dialogue entre l’homme et l’animal reste exceptionnel. De ce « laboratoire de geste enrichi par une pensée chorégraphique », comme l’explique Zingaro, naît un vocabulaire commun, riche de sens. On affectionne quand même particulièrement ces scènes où le cheval caracole en liberté, s’ébroue dans la brume, se rit presque des hommes, crinière au vent. Un ange passe…

D’un point de vue esthétique, le moindre détail est soigné. Robes et tresses des chevaux rivalisent de beauté avec celles de leurs cavalières. Les lumières, somptueuses, mettent bien en valeur les différentes échelles de représentation. Même si le style est unique, Pina Bausch, Emir Kusturica, Chagall s’invitent sur ce terreau fertile. Poétique, drôle, profond, le spectacle procure son lot d’émotions. Tout en nous rapprochant de ces nomades, cette épopée au lyrisme échevelé nous transporte décidément loin dans le temps et dans l’espace, quelque part entre l’Irlande profonde et le rêve éveillé. Magnifique ! 🔴

Léna Martinelli


Cabaret de l’exil – Irish Travellers, du Théâtre équestre Zingaro

Site
Scénographie, conception et mise en scène : Bartabas
Chanteur : Thomas McCarthy
Musiciens : Gerry O’Connor (violon), Loïc Blejean (Uilleann pipes), Ronan Blejean (accordéon), Jean-Bernard Mondoli (bodhran et piano)
Artistes : Bartabas, Henri Carballido, Sébastien Chanteloup, Michaël Gilbert, Mickaël G. Jouffray (danseur), Manolo Marty (artiste force), Perrine Mechekour, Théo Miler, Béranger Mirc, Meonardo Montresor (corde volante), Fanny Nevoret, Paco Portero, Bernard Quental, Emmanuel Santini, Alice Seghier, Cheyenne Vargas, Dakota Vargas, David Weiser
Chevaux : Angelo, Conquête, Corto, dan, Dicky, Dragon, Famine, Guerre, Guizmo, Homer, Misère, posada, Raoul, Ted, Totor, Tsar, Ulta, Obéron, Olimpo, Quijo, Schlimak, Zurbaran, la mule et l’âne
Accessoiriste : Sébastien Puech
Masques : Cécile Kretschmar
Son : Juliette Regnier
Lumières : Clothilde Hoffmann, Léa Mathé
Costumes : Antonio De Jesus
Durée : 1 h 45
Tout public

Fort d’Aubervilliers • 176, av. Jean Jaurès • 93300 Aubervilliers
Du 18 octobre au 31 décembre 2022, à 19 h 30, sauf le dimanche à 17 h 30, relâches lundi et jeudi, ainsi que le 25 décembre
Du 13 janvier au 2 avril 2023, à 19 h 30, sauf le dimanche à 17 h 30, relâches lundi, mardi et mercredi
De 21 € à 57 €
Réservations : 01 48 39 54 17 ou en ligne

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