« Chute d’une nation », de Yann Reuzeau, Théâtre du Soleil, à Paris

« Chute d’une nation » © Michèle Laurent

De la politique spectacle au spectacle de la politique

Par Anne Cassou-Noguès
Les Trois Coups

Pendant neuf heures, chaque week-end, Yann Reuzeau, auteur et metteur en scène, et la compagnie Sylsyl s’interrogent sur la politique et la fragilité des démocraties dans une « série théâtrale épique et politique », « Chute d’une nation ».

Vampel, député de l’Union de gauche resté jusque-là en retrait, est amené à se présenter aux élections présidentielles primaires, alors même que ses chances de l’emporter sont quasi nulles. C’est sans compter les aléas de la vie politique et de la Fortune. Le candidat et son équipe, Weider, son directeur de campagne, Hélène Porémon, sa porte-parole, Elsa Speranza, sa directrice de la communication, viennent de mettre le doigt dans un engrenage dont l’issue est bien plus grave qu’ils n’auraient pu l’imaginer.

Reprendre Chute d’une nation, pièce créée en 2012, pour douze intégrales est une gageure, que Yann Rezeau et ses comédiens relèvent avec brio. Il s’agit en effet de tenir en haleine le public pendant plus de neuf heures, entractes compris. Or, le rythme est tel que l’on ne s’ennuie pas un instant. Comme toute série qui se respecte, chaque épisode se clôt sur un coup de théâtre ou sur une ouverture qui appelle une suite. Le suspens grandit progressivement pour tendre vers l’évènement capital du quatrième et dernier chapitre de la pièce : l’élection présidentielle. En outre, le ton est tantôt léger ou satirique, tantôt sérieux voire inquiétant. L’attention du spectateur est ainsi toujours soutenue par des effets de contraste et de surprise.

De considérations politiques à une méditation théâtrale

Yann Reuzeau a eu l’occasion de montrer dans ses précédentes pièces son intérêt pour la vie politique et sociale. Il invite ici le public à porter un regard neuf sur la politique de la France. La pièce fait allusion aux élections de 2002, et en particulier au second tour qui opposa Jacques Chirac à Jean‑Marie Le Pen. Le nom de Vampel peut également rappeler celui de Von Papen, qui proposa Hitler comme chancelier au président Von Hindenburg. Pourtant, l’auteur, tout en évoquant ces références dans sa note d’intention, prend la peine de préciser que ses personnages sont fictifs. Il ne souhaite pas mettre en scène l’Histoire, mais questionner l’actualité, engager chacun d’entre nous à une réflexion ancrée dans le présent. L’engrenage qui conduit la nation à sa chute doit permettre à chacun de mesurer la portée de ses gestes et la manière dont tout acte politique a un impact sur l’avenir.

Cependant, le théâtre n’est pas seulement un outil. En effet, la pièce ne se réduit pas – ce qui serait déjà beaucoup – à une délibération politique. Elle est aussi l’occasion d’une mise en évidence de la puissance du théâtre. Face à la télévision qui envahit notre quotidien, peuplée de politiciens cabotins et de séries américaines sans fin, le théâtre semble bien peu de choses… Pour Yann Reuzeau, il est le triomphe de l’humain et du vivant. La pièce fait un clin d’œil aux séries mais s’en démarque. À cet égard, chaque épisode se clôt sur une annonce de l’épisode suivant par le biais de quelques extraits, tandis que le suivant rappelle ce qui précède, là aussi par deux ou trois dialogues fondamentaux. Mais alors que la série télévisée diffuse plusieurs fois le même passage, le théâtre se permet des modulations : changement de ton, de rythme, de décor…

Il ne s’agit ni d’une facilité de mise en scène ni d’une défaillance, mais d’une manière d’affirmer clairement qu’au théâtre, rien ne peut être répété à l’identique. Chaque spectacle, chaque scène est unique. De plus, Chute d’une nation est une célébration de l’acteur. Nul décor dans la pièce si ce n’est quelques chaises, nulle musique sauf en guise de générique au début ou à la fin de chaque épisode : contrairement aux séries réalistes, la pièce tient grâce au jeu des interprètes, exceptionnels, au premier chef desquels on peut citer Walter Hotton (Vampel). Si nos hommes politiques sont parfois de mauvais comédiens, aux grossiers effets de manche, la force de conviction de Walter Hotton, mais aussi des autres acteurs, est telle que le public l’applaudit à l’occasion quand il prononce un discours, comme s’il assistait à un meeting et non à une représentation théâtrale !

Chute d’une nation est une série passionnante, mais une série théâtrale, qui fait l’apologie du spectacle vivant et invite les spectateurs à mesurer la fragilité de notre démocratie. 

Anne Cassou-Noguès


Chute d’une nation, de Yann Reuzeau

Cie Sylsyl

Contact : Sophie Vonlanthen

sophie@manufacturedesabbesses.com

Mise en scène : Yann Reuzeau

Avec : Walter Hotton (Vampel), Didier Mérigou (Weider), Sophie Vonlanthen (Porémon), Leïla Moguez (Speranza), Yvan Lambert (Perquis), François Hatt ou Morgan Perez (Camara), Emmanuel de Sablet (Quieroz), Manga Ndjomo (Beaubrac), Raphaël d’Olce (Debiewski), Mitch Hopper (Johnson), Marc Brunet ou Pierre Deny (Mérendien), Lionel Nakache (Cédric Porémon)

Lumières : François-Éric Valentin, Elsa Revol, avec l’aide de Manon Dunghi

Photos : © Michèle Laurent

Théâtre du Soleil • la Cartoucherie • 75012 Paris

Site du théâtre : www.theatre-du-soleil.fr

Réservations : 01 43 74 24 08 et www.chutedunenation.fr

Du 5 septembre au 11 octobre 2015, les samedi et dimanche, de 13 heures à 22 h 15

40 € | 30 € | 18 €