« Chute d’une nation (la Petite Phrase) », de Yann Reuzeau, Manufacture des Abbesses à Paris

« Chute d’une nation » © Sabrina Moguez

« Chute d’une nation » ou l’invention
du théâtre‐feuilleton

Par Fabrice Chêne
Les Trois Coups

La Manufacture des Abbesses, située sur les pentes de Montmartre, proposera en janvier 2011 sa nouvelle création : « Chute d’une nation ». Sous ce titre se cache un projet ambitieux puisque Yann Reuzeau, auteur et codirecteur des lieux, a conçu une œuvre en quatre volets sur les menaces qui pèsent sur nos démocraties. Le premier épisode, « la Petite Phrase », sera joué à partir du dimanche 9 janvier 2011.

Une droite au pouvoir, libérale et décomplexée, une gauche divisée et paralysée par une guerre des chefs, une menace populiste qui se précise : ça vous rappelle quelque chose ? Chute d’une nation (le titre trouvera son sens dans le dernier épisode) est une œuvre de politique-fiction fortement ancrée dans la réalité d’aujourd’hui. Prendre le réel à bras-le-corps est d’ailleurs une constante du travail de Yann Reuzeau, dont la dernière pièce, Puissants et miséreux, montée l’an dernier à la Manufacture, avait, à juste titre, été accueillie avec une belle unanimité dans la presse. On notera que le thème du pouvoir avait déjà été abordé par l’auteur sur le ton de la comédie avec Monsieur le président en 2008.

L’histoire est celle de l’ascension du député Jean Vampel, un homme de gauche qui, au détour d’une « petite phrase », acquiert soudain de l’ambition et se mêle à la course aux primaires de son parti. Le leader naturel de l’opposition, Abelanski, ne voulant pas se présenter à une élection « ingagnable », les jeux sont ouverts. D’une grande intégrité, catholique, Vampel (très bien campé par Walter Hotton) incarne la morale en politique. Ce premier épisode culmine avec le débat qui le voit affronter son principal rival, Perquis (lui aussi remarquablement interprété par Yvan Lambert), un homme d’expérience et un opportuniste, qui tente de revenir à la vie politique après dix ans d’inéligibilité pour fraude électorale.

Dans les coulisses du pouvoir

Dans cette pièce, il est aussi question de la place des femmes dans un monde politique largement masculin : Hélène, l’attachée parlementaire de Vampel, quelque peu énamourée, veut en effet transformer son député en héros de la démocratie (un habit visiblement trop grand pour lui). Le spectateur fait également connaissance avec une directrice de la communication, un directeur de campagne, et d’autres personnages secondaires, tous crédibles. Yann Reuzeau sait visiblement de quoi il parle, et parvient à rendre parfaitement claire une intrigue assez complexe qui nous fait pénétrer dans les coulisses du pouvoir, au rythme des alliances et des compromissions.

La société qui nous est présentée est le double de la nôtre, une réplique à peine outrée, avec menace de guerre civile et montée de l’extrême droite (figurée par Merendien, dont l’ascension fulgurante inquiète tous les républicains). La pièce, tout en insistant sur les relations orageuses entre la classe politique et les médias, passe au crible les grands enjeux sociaux de notre temps – l’éducation, la banlieue… – et explore au passage les errements d’une gauche en quête de crédibilité. Yann Reuzeau dissèque sans parti pris : aucun manichéisme ici, ni cynisme ni révolte, mais le souci de représenter fidèlement les travers de la démocratie et les impasses qui peuvent conduire au pire.

Yann Reuzeau est un authentique auteur

Le spectateur s’attache plus particulièrement à la destinée du « héros » : personnage intéressant que ce Vampel, dépourvu de charisme, empêtré dans ses contradictions, coincé dans une société dont il ne partage pas les valeurs, et que Walter Hotton parvient à rendre humain grâce à un jeu tout en subtilité et en retenue. Contrairement à tant d’autres metteurs en scène qui se lancent dans l’écriture, Yann Reuzeau, lui, est avant tout un authentique auteur. On n’est plus très habitué aujourd’hui à ce « théâtre de texte », où la mise en scène se fait pour ainsi dire oublier. De fait, la scénographie est des plus discrètes : quelques panneaux mobiles, tables et chaises… Tout repose sur les épaules des comédiens, qui sont heureusement tous de qualité.

Les quatre épisodes sont visibles séparément, chacun d’eux constituant un spectacle à part entière. Ajoutons que le théâtre prévoit un pass pour ceux qui voudraient suivre l’intégralité de cette saga (voir calendrier et tarifs ci-dessous). 

Fabrice Chêne


Chute d’une nation (la Petite Phrase), de Yann Reuzeau

Cie Sylsyl

Mise en scène : Yann Reuzeau

Avec : Walter Hotton, Didier Mérigou, Sophie Vonlanthen, Leïla Moguez, François Hatt, Yvan Lambert

Création lumière : François-Éric Valentin

Photo : © Sabrina Moguez

Manufacture des Abbesses • 7, rue Véron • 75018 Paris

Métro : Abbesses, Pigalle, Blanche

Réservations : 01 42 33 42 03

www.manufacturedesabbesses.com

Du 9 janvier au 16 mai 2011, les dimanches à 19 heures et les lundis à 21 heures

Épisode 1 :

– janvier : dimanche 9, lundi 10, dimanche 16, lundi 17, dimanche 23, dimanche 30, lundi 31

– février : lundi 21

– mars : dimanche 20

Épisode 2

– janvier : lundi 24

– février : dimanche 6, lundi 7, dimanche 13, lundi 14, dimanche 20, dimanche 27

– mars : lundi 21

– avril : dimanche 3

Épisode 3

– février : lundi 28

– mars : dimanche 6, lundi 7, dimanche 13, lundi 14, dimanche 27, lundi 28

– avril : lundi 4

Épisode 4

– avril : dimanche 10, lundi 11, dimanche 17, lundi 18, dimanche 24, lundi 25

Durée : 1 h 15

24 € | 13 €

Pass 4 spectacle : 60 € | 40 €

Des intégrales seront proposées au mois de mai 2011