« Danse contemporaine », de Rosita Boisseau et Laurent Philippe, Nouvelles Éditions Scala

« Danse contemporaine » © Laurent Philippe « Danse contemporaine » © Laurent Philippe

La danse contemporaine a déjà son histoire !

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Avec cet ouvrage de Rosita Boisseau largement illustré par Laurent Philippe, les Nouvelles Éditions Scala retracent l’histoire récente de la danse contemporaine au travers d’une quarantaine de portraits. Passionnant !

Au début des années 1980, des chorégraphes alors inconnus, comme Jean‑Claude Gallotta, Régine Chopinot ou Philippe Decouflé́ inventent « une danse jamais vue, pleine de fraîcheur et d’imagination, proche de tous par sa capacité à parler une langue directe, émotionnelle ». Au carrefour d’expérimentations entre le geste, la musique, le théâtre, le cirque, les arts plastiques, la danse renverse effectivement les valeurs jusque-là dominantes.

Après les ballets classiques qui symbolisent l’ordre et l’harmonie, le néoclassicisme tutoie les cieux. L’élégance prend à ce moment-là sa source ailleurs que dans les chevilles, longtemps centre de gravité des danseurs. Les interprètes s’ancrent alors davantage dans le sol, mobilisent d’autres parties du corps, explorent l’horizontalité, sinon la chute.

Si certains courants continuent de frôler le sublime, d’autres s’affranchissent ensuite allègrement de ces contraintes en en créant de nouvelles. Décadence ? Faire voler en éclats les codes usuels provoque en effet souvent les controverses. En adéquation avec son époque, cette libération des corps exprime surtout de façon plus juste les tourments de l’âme humaine, comme les conflits du monde. La danse se fait récit (courant narratif et « danse-théâtre »), voire manifeste, tandis que des chorégraphes épris d’abstraction développent une tout autre approche du plateau allant jusqu’à modifier le déroulement classique d’un spectacle, notamment le lien avec la musique.

De nouvelles voies de création

Depuis, la danse contemporaine n’a jamais cessé de se réinventer, car cette lame de fond s’est amplifiée et métamorphosée. Après les années 1990, de nouveaux interprètes (Jérôme Bel, Christian Rizzo, Boris Charmatz, Emmanuelle Huuynh) imposent la « non-danse » ou la danse conceptuelle ou encore plasticienne : « Une danse… qui ne danse plus. L’obscurité plombe les plateaux, la nudité devient le costume ultime de la modernité, le silence enveloppe le tout… ».

Mais la danse ne perd pas son appétit d’expériences ou de découvertes et continue de représenter un pan particulièrement vivace de la création. À la décennie suivante, l’éclectisme des propositions explose littéralement en s’ouvrant au multimédia, au collage des arts, grâce aux expérimentations et aux explorations artistiques récentes, comme avec Hiroaki Umeda expert en numérique, Alain Platel et ses performances, ou encore Akram Khan relié à des forces profondes.

« Danse contemporaine » © Laurent Philippe
« Danse contemporaine » © Laurent Philippe

« Le grand mix »

Instinctives ou cérébrales, les démarches s’enrichissent d’influences diverses. Scène livrée à la prouesse de mouvements ciselés, essence du geste au service d’un concept, corps plongés au beau milieu d’une scénographie élaborée, langage chorégraphique au même rang que les mots d’une fiction, la danse est un vrai laboratoire où tout se teste, se transforme.

Les techniques puisent aussi leurs sources dans de nombreux domaines, y compris les traditions, les esthétiques vont de l’épure à la fantaisie la plus baroque. Quoi de commun entre le classique contemporain Angelin Preljocaj et l’iconoclaste Maguy Marin, par exemple ? Entre le minimalisme de Raimund Hoghe et les fresques vidéo, hip-hop, flamenco de José Montalvo ? Sans compter que les artistes en vue actuellement continuent d’explorer d’autres champs du possible. Trente‑cinq ans après son avènement, cette danse contemporaine reste donc en permanente évolution. Elle est aussi dopée par des interprètes virtuoses, surtout qu’aujourd’hui ceux-ci doivent savoir (presque) tout faire : bouger, chanter, jouer, incarner une pensée du monde…

Choix forcément subjectifs que ces 38 chorégraphes. Après les incontournables références (Maurice Béjart, Merce Cunningham, Pina Bausch), l’accent est mis sur les plus représentatifs de notre époque. Ils composent un parcours thématique très bien pensé : « Volontairement non chronologique, ce livre est découpé en cinq chapitres qui font se cogner les époques et les styles autour de motifs essentiels ». Efficace pour tisser l’évolution de la pensée et de la fabrique du geste, d’autant que des « hors-texte » apportent un éclairage précieux sur les grandes tendances, comme le hip‑hop.

Journaliste au Monde et à Télérama, critique de danse, Rosita Boisseau maîtrise son sujet et écrit remarquablement. Chaque chorégraphe choisi fait l’objet d’une approche entre portrait et parcours. Enfin, l’édition, soignée, est émaillée des très belles photos de Laurent Philippe. Quand on n’a pas eu la chance d’assister aux spectacles, ce sont autant de chocs visuels à voir et à revoir. 

Léna Martinelli


Danse contemporaine, de Rosita Boisseau et Laurent Philippe

Nouvelles Éditions Scala, 2016

144 pages,
130 illustrations en quadri

Format : 23 cm × 30 cm

29 euros

Site : http://www.editions-scala.fr

Photo : © Laurent Philippe