« Don Quichotte », de Miguel de Cervantès, Théâtre national populaire à Villeurbanne

Don Quichotte © Christian Ganet

Faire théâtre de tout

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Il faut un certain toupet pour porter à la scène le chef-d’œuvre de Cervantès, un des plus grands et foisonnants romans de la littérature, un monument…

Si Don Quichotte a souvent fait l’objet de portraits et de sculptures au point que quelques traits suffisent à en évoquer la figure, il a peu été adapté, notamment au théâtre. Il faut dire que ce héros tout entier habité de visions rêve sa vie plus qu’il ne la raconte et chemine tout harnaché de métal sur les routes d’Espagne en compagnie de son brave valet (pardon : écuyer) aussi fou que lui. Il rend donc davantage hommage à la puissance de l’imagination romanesque qu’il ne se prête à cet art de la distance et de la subtilité qu’est le théâtre.

Qui plus est, l’œuvre est fertile en rebondissements. La langue dans laquelle elle est écrite est luxuriante, croustillante de détails, riche d’allers-retours. Elle est aussi longuement et doctement commentée à la fois par l’auteur et par le personnage, précise et évocatrice, imagée, savoureuse… Ainsi donc, le pari pouvait être pour le moins hasardeux.

Parodiant les romans de chevalerie en vogue à l’époque, Cervantès nous invite à suivre les aventures imaginaires d’un homme devenu fou de lire trop de livres et qui va s’inventer une vie qu’il ne peut avoir qu’en songe… ou en littérature. En chemin, il rencontrera des géants contre lesquels il ira courageusement se battre, aimera une dame inaccessible, convaincra d’autres que lui de la véracité de ses visions, donnera naissance à d’autres personnages, tout droit sortis de son imagination : Dulcinée du Toboso, Sancho Pança, la jument Rossinante…

L’ensemble est brillant, drôle, rapide, intelligent

Christian Schiaretti ne nous livre ici que les huit premiers chapitres d’un roman qui en compte plus de cent, les débuts de l’aventure héroïque du pauvre gentilhomme à la tête brouillée. Il interpose un écran supplémentaire entre le livre et nous par le biais d’un subterfuge qu’il serait indélicat de révéler ici. C’est dire qu’il prend des distances, certes respectueuses, avec un texte qu’on sent qu’il aime, connaît sur le bout de ses doigts et porte en haute estime. Il dissocie le son et l’image, donnant à l’un l’illusion du vrai, à l’autre la distance et l’humour. Cette distorsion, encore doublée par la juxtaposition de deux époques, véritable théâtre dans le théâtre, est singulièrement efficace. L’ensemble est brillant, drôle, rapide, intelligent. Les répliques fusent, les jeux de mots et de situations s’enchaînent, on est pris dans le feu croisé de deux intrigues qui se croisent. On oublie un peu Don Quichotte, il est vrai, réduit à matière à théâtre, presque au rang de faire‑valoir, mais le crime est aisément oublié tant le sujet est bien le théâtre et lui seul.

Troisième volet que Christian Schiaretti consacre au Siècle d’or, ce Don Quichotte qu’il a conçu comme un spectacle familial visible à partir de dix ans, est incontestablement le plus réussi. Porté par une troupe qui s’en donne à cœur joie et dont le talent n’est plus à démontrer, il fait feu de tout bois. Don Juan et la Célestine n’avaient pas cette jeunesse et cette insolence qui font la réussite de ce spectacle. 

Trina Mounier


Don Quichotte, de Miguel de Cervantès

Mise en scène : Christian Schiaretti

Texte français : Jean-Raymond Fanlo

Adaptation : Jean-Pierre Jourdain

Version scénique : Damien Gouy, Clément Morinière, Jérôme Quintard, Juliette Rizoud

Scénographie : Renaud de Fontainieu

Accessoires et adaptation scénographique : Fanny Gamet

Avec : Clément Morinière, Jérôme Quintard, Juliette Rizoud, Damien Gouy, Olivier Borle, Clémentine Verdier, Julien Tiphaine, Yasmina Remil, Laurence Besson, Jeanne Brouaye, Antoine Besson, Julien Gauthier

Lumière : Julia Grand, Mathilde Foltier‑Gueydan

Son : Laurent Dureux

Costumes : Thibaut Welchlin

Maquillage, coiffures : Claire Cohen

Régie générale : Julien Imbs

Assistante : Laure Charvin

Assistant à la scénographie : Samuel Poncet

Photo : © Christian Ganet

T.N.P. • 8, place Lazare-Goujon • 69100 Villeurbanne

www.tnp-villeurbanne.com

Réservations : 04 78 03 30 00

Du 28 mars au 4 avril 2012

Durée : 1 h 30