Entretien avec Roland Auzet, metteur en scène et compositeur, directeur artistique, à propos de la 1re édition des présentations publiques de l’académie Totem(s) dans le cadre des 43es Rencontres d’été de la Chartreuse, Totem(s), Villeneuve‑lès‑Avignon

Roland Auzet © Nandit Desai

« Totem(s), académie en faveur de la création musicale d’aujourd’hui »

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Aujourd’hui, moins de 1 % des œuvres jouées ou des commandes passées appartiennent au répertoire des auteurs ou compositeurs vivants. Triste constat ! Rencontre avec Roland Auzet, directeur artistique du projet Totem(s), Théâtre opéra texte et écriture musicale pour le spectacle, nouvelle initiative qui devrait stimuler la création. Premier temps fort dans le cadre des Rencontres d’été de la Chartreuse, du 8 au 10 juillet.

Pouvez-vous nous présenter le projet Totem(s) qui marque le retour de la présence musicale à la Chartreuse ?

Il s’agit d’une nouvelle académie portée par la Chartreuse de Villeneuve-lès‑Avignon. Elle accueille huit artistes, quatre compositeurs et quatre auteurs, qui ont travaillé en duo, lors de résidences de recherche à la Chartreuse, à la conception et à la mise en espace de projets d’opéra de chambre ou de théâtre musical. Les jeunes artistes, encadrés par une équipe de professionnels de composition, de la mise en scène ou encore de la scénographie, présenteront leurs travaux du 8 au 10 juillet.

La Chartreuse est labellisée Centre national des écritures du spectacle. C’est la raison pour laquelle elle porte Totem(s) ?

La musique y vibre depuis l’origine du lieu et la Chartreuse a été une source de rayonnement de la création musicale contemporaine grâce aux académies organisées par le Centre Acanthe, structure créée par Claude Samuel. Plusieurs générations de compositeurs s’y sont succédé de 1987 jusqu’en 2003 : Luciano Berio, Henri Dutilleux, Mauricio Kagel, Luigi Nono, Pierre Boulez, György Ligeti, Péter Eötvös et bien d’autres.

Depuis 2013, la Chartreuse est dotée d’une mission de soutien aux auteurs et aux projets permettant la valorisation des écritures dramatiques. Avec la nomination à sa tête de Catherine Dan, le texte est placé au centre de son projet.

Dans ce contexte, les professionnels, les institutions et les médias ont bien accueilli la naissance de Totem(s), un projet pour lequel la directrice a fait appel à moi. Metteur en scène, musicien et compositeur (Cie Act‑Opus, Lyon), je m’intéresse de près à la création, car je pense concrètement le rapport au plateau.

Je viens aussi de faire une étude sur la place des écritures contemporaines dans le milieu de l’opéra et de la scène musicale française. Or, les résultats de cette étude ne laissent aucun doute : les œuvres d’auteurs et de compositeurs vivants ne sont presque jamais présentes sur les scènes.

Nous avons donc réfléchi ensemble à la mise en place d’un projet qui permettrait aux auteurs de rencontrer et de travailler avec des compositeurs de la jeune scène internationale francophone afin de les aider à appréhender un milieu qui s’intéresse majoritairement aux interprètes ou à la recréation d’œuvres anciennes. Un projet qui permette aussi de réfléchir à des modes de production mieux adaptés au rythme de la recherche et de la création, qui laissent place à la prise de risque.

Un lieu de fabrique et de rencontres

Totem(s) offre un vrai espace de travail avec une activité tout au long de l’année. Après ses trois temps forts (sessions d’octobre, avril et juin), les présentations publiques revêtent une certaine importance, car elles donnent un aperçu du travail effectué.

Depuis octobre 2015, ces huit académiciens se sont retrouvés lors d’ateliers de recherche in situ à la Chartreuse, et ailleurs, pour des moments de travail libre, encadrés par moi-même dans leur cheminement vers l’écriture et la composition. Et la magie a pris, puisque trois maquettes artistiques en ont émergé. Toutes « en cours », deux d’entre elles seront effectivement montrées au public sous la forme d’une mise en lecture avec auteurs, comédiens, chanteurs et musiciens, les 8, 9 et 10 juillet.

Quel est le programme ?

H to H réunit les auteurs Marion Aubert et Sandrine Roche et les compositeurs Nicolas von Ritter et Nemanja Radivojevic pour un projet autour des figures de Michel Houellebecq et Nina Hagen. Donné à la suite au cours de la soirée, le deuxième projet est un opéra miniature, l’Inconnue de la Seine, écrit pour un comédien, une soprano et un ensemble instrumental. Il a été conçu par le compositeur belge Frederik Neyrinck et l’écrivain Sabryna Pierre, qui avait participé l’an dernier à l’Académie européenne de musique du Festival d’Aix‑en‑Provence. Pour cette soirée, la partie instrumentale des projets est confiée à l’Ensemble Asko d’Amsterdam, l’une des formations phares de la vie musicale européenne.

Le troisième projet en cours sera présenté le 9 juillet sous la forme d’un laboratoire. Pas encore achevé, il prend la forme d’un work in progress. Inspiré par l’univers de Francis Bacon, il aborde les questions qui se posent à un compositeur (François Meïmoun) et un auteur (Paul Henry Bizon) quand il s’agit de bâtir ensemble une œuvre.

Comment ont été choisis les participants ?

Nous les avons choisis, avec Catherine Dan, en fonction de l’expérience dont ils ont témoigné en matière de projets articulant théâtre et musique. Les huit participants de cette première académie sont tous francophones, ils ont entre 30 et 45 ans, ont terminé leurs études et disposent déjà d’un univers singulier affirmé.

Les quatre compositeurs sont François Meïmoun (France), Frederik Neyrinck (Belgique), Nemanja Radivojevic (Suisse), Nicolas von Ritter‑Zahony (Suisse). Les quatre auteurs ont tous déjà été édités : Marion Aubert (France), Paul Henry Bizon (France), Sabryna Pierre (France), Sandrine Roche (France)

Roland Auzet © Guy Vivien
Roland Auzet © Guy Vivien

Pour une prise de conscience susceptible de changer la donne.

Totem(s) comporte un volet artistique, mais pas seulement. Les rencontres visent à faire vraiment bouger les lignes au niveau institutionnel, non ?

Le 10 juillet, une rencontre-débat aura lieu également sur le thème de la place des écritures musicales d’aujourd’hui dans les réseaux de production et de diffusion. Cette rencontre animée par Catherine Dan et moi-même se déroulera en présence de nombreuses personnalités.

Totem(s) se déploie sur deux champs d’action, celui de la recherche et de la production. Elle stimule l’expérimentation ou la création, ainsi que les rencontres et la réflexion. Cette reconnexion des arts vivants passe par la reconquête commune du plateau comme espace de l’invention partagée et de la réalisation d’œuvres nouvelles, mais aussi par les échanges d’idées. Un lieu de fabrique et de rencontres, donc, pour une prise de conscience susceptible de changer la donne !

Comme pour le théâtre, il y a une quarantaine d’années ! Conservateur le milieu des musiciens ?

Au théâtre, des auteurs sont accueillis en résidence. Certains, tels Jean‑Michel Ribes ou Wajdi Mouawad, dirigent même des lieux. En revanche, le milieu musical est à la peine.

Alors que dans un passé encore récent, des binômes auteurs-compositeurs ont créé ensemble, grâce à des commandes, des œuvres qui font aujourd’hui partie de nos classiques, il est fort regrettable que les institutions ne se consacrent qu’au répertoire. Actuellement, trop peu de projets sont portés par des compositeurs vivants ! Il n’existe qu’un dispositif d’accompagnement de compositeurs (20 000 € / an), mis en place par le ministère de la Culture dans certaines scènes nationales (7 à ce jour), à partager entre les musiques actuelles et les écritures contemporaines.

Et les centres nationaux de création ?

Ce label existe bel et bien, mais ces structures ne disposent pas de marge artistique. Pourquoi ne joue-t-on pas de compositeurs vivants à l’Opéra de Paris alors qu’Edward Bond est à l’affiche de la Comédie-Française ? Pourtant, chaque année, une centaine de compositeurs sortis tout droit des conservatoires est en mesure d’écrire des concerts, des opéras, des spectacles musicaux, de participer à des installations. Mais difficile de passer du champ pédagogique au champ professionnel !

Votre projet ambitionne d’apporter la preuve que les obstacles habituellement élevés contre la création contemporaine peuvent être contournés ?

Beaucoup pensent que la création contemporaine est coûteuse. Avec Totem(s), nous faisons le pari de budgets proches d’une économie de théâtre, plutôt que celle de l’opéra. La production est laborieuse ? Le processus de création s’effectuera en moins d’un an. Elle pâtit de l’isolement des créateurs ? Nous montrons la nécessité de créer des espaces de rencontre. Elle décourage le public ? Totem(s) fait le pari de l’engouement.

Concrètement, les maquettes présentées déboucheront-elles sur des productions, une tournée ?

Tout un travail a déjà été effectué en amont pour que des professionnels puissent effectuer des repérages. Déjà, les Bouffes du Nord et l’Opéra de Bruxelles se sont engagés à soutenir deux de nos projets. Nous comptons évidemment sur la présence de programmateurs aux présentations publiques.

Notre projet – réinvestir le champ de l’écriture à la Chartreuse – est une première étape. Ensuite, pourquoi pas retrouver le chemin du Festival d’Avignon ? 

Propos recueillis par
Léna Martinelli


Totem(s), 1re édition de l’académie, dans le cadre des 43es Rencontres d’été de la Chartreuse

Site : http://chartreuse.org/site/totems-theatre-opera-texte-et-ecriture-musicale-pour-le-spectacle

Réservations : 04 90 15 24 24 / 45

  • Présentation publique

H to H

Auteurs : Marion Aubert et Sandrine Roche

Compositeurs : Nicolas von Ritter et Nemanja Radivojevic

Avec : Caroline Rose et Lisa Tatin (sopranes), Matthieu Cruciani et Stéphan Castang (comédiens)

Suivi de l’Inconnue de la Seine

Auteur : Sabryna Pierre

Compositeur : Frederik Neyrinck

Avec : Lieselot De Wilde (soprane), Grégoire Monsaingeon

Œuvres interprétées par l’Ensemble Asko d’Amsterdam

Les 8, 9 et 10 juillet 2016 à 21 h 30

Durée : 2 heures (entracte inclus)

Tarif unique : 5 €

  • Le laboratoire

Présentation d’un 3e projet autour de Francis Bacon sous forme d’échanges avec le public et les professionnels

Auteur : Paul Henry Bizon

Compositeur : François Meïmoun

Œuvre interprétée par l’Ensemble Asko d’Amsterdam

Le 9 juillet à 16 heures

Entrée libre selon les places disponibles

Réservation recommandée

  • La rencontre

« Quelle place pour les écritures musicales d’aujourd’hui dans les réseaux de production et de diffusion ? »

Rencontre animée par Catherine Dan et Roland Auzet

Avec (sous réserve) : Patrick Bloche, Pascal Rogard, Pierre‑Michel Menger, Marie‑Aude Roux, Alain Surrans, Alain Mercier, Xavier Dayer, Wilfried Wendling, Frank Vigroux, David Jisse, Benjamin Dupé, Gwénola David…

Le 10 juillet, de 10 heures à 13 heures

Entrée libre

Photo de une : © Nandit Desai