« Et le cœur fume encore », d’Alice Carré et Margaux Eskenazi, Théâtre National Populaire à Villeurbanne

Et-le-cœur-fume-encore-Alice-Carré-Margaux-Eskenazi © Loïc Nys

Faire œuvre de réconciliation

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Avec une maturité saisissante, une troupe de jeunes comédiens dirigés par une metteure en scène du même âge, Margaux Eskenazi, s’emparent de la guerre d’Algérie pour en faire un matériau de théâtre et une œuvre de réconciliation.

L’objectif pouvait sembler bien ambitieux car, soixante ans après, les plaies de ce conflit ne sont pas refermées. Plusieurs générations se sont succédé sans qu’il soit possible d’en parler, sans que surgissent rancœurs et rancunes, honte et remords, insultes et disputes. Au mieux (au pire ?), on se tait et on prétend qu’on a oublié.

La compagnie Nova s’est plongée dans les archives, a beaucoup lu, dépouillé, et aussi réalisé un formidable travail d’enquête auprès des grands-parents, des parents, des amis, des anciens qui ont vécu ces années sombres, qu’ils aient été harkis, pieds-noirs, anciens de l’Algérie française, anciens appelés. Elle nous fait écouter des bribes de ces témoignages, de ces confessions bien souvent tenus secrets pendant des années, et qu’elle a recueillis en déployant des trésors de pudeur et d’empathie pour les faire advenir.

Alice Carré et Margaux Eskenazi ont donc construit une pièce kaléidoscopique qui mêle les paroles des grands écrivains algériens (comme Kateb Yacine, dont un poème a donné son titre à la pièce, ou Assia Djebar) aux grandes voix engagées (comme Jérôme Lindon) et aussi celles des gens du peuple, des civils, des obscurs. Sans oublier de rappeler certains épisodes de l’histoire récente, comme cette Marseillaise sifflée au Stade de France ou les paroles si différentes des footballeurs Zidane et Thuram. Sans omettre non plus la réalité et l’horreur de la torture, des attentats, ni la tristesse infinie de l’arrachement à un pays qu’on a considéré comme le sien, même s’il ne l’était pas.

La douleur au cœur de l’histoire

La metteure en scène a eu recours à très peu de moyens pour peindre cette grande fresque en prenant soin que tous les points de vue puissent s’exprimer. Pour autant le spectacle est engagé, mais son regard politique ne méprise ou stigmatise personne. Pas de manichéisme, pas de jugement. Juste un grand respect pour tous ceux qui vivent encore dans la douleur de leurs souvenirs et un vrai souci d’équilibre.

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© Loïc Nys

Dans un décor réduit au minimum, mais suffisamment bien exploité pour faire vivre et se superposer différents lieux, sept acteurs jouent tous les rôles, même parfois à l’intérieur d’un même dialogue, les comédiens pouvant incarner des personnages féminins ou masculins par la simple magie d’un changement d’accessoire. Ils alternent avec une grande justesse les moments d’émotion, graves, cocasses sans jamais laisser s’installer la confusion, pour plus de clarté et de vérité.

Et le cœur fume encore est un spectacle magnifique et souvent bouleversant, parfois drôle, parfaitement maîtrisé de bout en bout. 

Trina Mounier


Et le cœur fume encore, d’Alice Carré et Margaux Eskenazi

Le Cadavre encerclé de Kateb Yacine et la préface d’Édouard Glissant sont publiés par les Éditions du Seuil

La Compagnie Nova etFAB – Fabriqué à Belleville

Conception, montage et écriture : Alice Carré et Margaux Eskenazi

Mise en scène : Margaux Eskenazi

Avec : Armelle Abibou, Loup Balthazar, Salif Cissé, Malek Lamraoui, Yannick Morzelle, Raphaël Naasz, Éva Rami

Avec les voix de Paul Max Morin, Nour-Eddine Maâmar, Éric Herson-Macarel et des extraits d’Assia Djebar, Édouard Glissant, Jérôme Lindon, Kateb Yacine

Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National

Collaboration artistique : Alice Carré

Scénographie : Julie Boillot-Savarin

Lumière : Mariam Rency

Son : Jonathan Martin

Vidéo : Jonathan Martin et Mariam Rency

Costumes : Sarah Lazaro

Régie générale et lumière : Marine Flores

Durée : 2 heures

TNP- Villeurbanne • Petit théâtre salle Jean Bouise • 8, place Lazare-Goujon • 69627 Villeurbanne 

Du 4 au 14 janvier 2022, du lundi au samedi à 20 h 30

De 7 € à 25 €

Réservations : 04 78 03 30 00 • par mailen ligne

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