« Focus la mémoire de leurs pères (France, Algérie), le Off, à Avignon

J-ai-rencontré-Dieu-sur-facebook-Ahmed-Madani « J’ai rencontré Dieu sur facebook » d’Ahmed Madani © François-Louis Athenas

La mémoire de leurs pères

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Petite sélection de pièces pour penser l’histoire des tumultueux rapports entre la France et l’Algérie : une farce d’Ahmed Madani, la confession fictive d’un djihadiste repenti, finement mise en scène par Quentin Defalt, ou « Et mon cœur fume encore », beau travail sur la mémoire de la guerre d’Algérie.

Au masculin avec Illuminations ou au féminin avec F(l)ammes, Ahmed Madani a su nous faire entendre des voix venues de zones populaires. Son travail choral et documentaire s’est imposé par sa générosité et sa finesse. Qu’il se coltine la question du fanatisme religieux n’étonne donc pas. Mais qu’il choisisse la forme de la farce a, par contre, de quoi déconcerter.

Son dernier opus J’ai rencontré Dieu sur Facebook est une sorte de Tartuffe au pays du Djihad. Ahmed Madani y pourfend l’instrumentalisation de la foi avec les armes du rire et du théâtre. Sa pièce, riche en références shakespeariennes, file d’ailleurs la métaphore baroque de la théâtralité du monde. On n’éventera pas les surprises de cette proposition fondée sur des retournements mais on peut révéler sa trame extrêmement didactique : une mère éclairée sauve sa toute jeune fille de l’embrigadement religieux. Ce conte théâtral est accessible et très adapté à un public familial et scolaire. C’est justement le projet du metteur en scène.

Désaxé-Hakim-Djaziri
« Désaxé »d’Hakim Djaziri © François Vila

Mes parents, ces héros

À ceux qui estimeront que ce dernier manque de crédibilité ou de finesse, on conseillera plutôt d’aller voir Désaxé, d’Hakim Djaziri, mis en scène par Quentin Defalt. La pièce suit l’itinéraire d’un gamin choyé mais pas gâté par son enfance à la cité des Trois-Mille. Sa famille, qui a fui les années de plomb algérienne, lui dispense une éducation ouverte éclairée par une foi qui « vient du cœur », ce qui ne le protègera pas des sirènes de la radicalisation, mais l’empêchera de commettre le pire. Ici les parents sont un barrage à l’horreur. L’auteur leur rend hommage.

Si l’interprétation présente quelques excès au début, si la volonté de ne pas tuer l’espoir chez le spectateur peut occasionnellement donner une impression de naïveté, le résultat est de haute tenue. La scénographie simple mais efficace de Quentin Defalt souligne l’isolement du protagoniste. Le travail sonore est fin, comme la mise en scène qui sait faire place au jeu des acteurs. Ils confirment leurs qualités tout au long du spectacle. Hakim Dajziri est émouvant dans sa sincérité et souvent très juste, comme ses partenaires, Leïla Guérémy et Florian Chauvet. C’est un beau travail abouti.

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« Et le cœur fume encore » de Margaux Eskenazi et Alice Carré © Loïc Nys

« Des corps porteurs de mémoire »

Il ne faut pas manquer non plus le brillant opus choral de Margaux Eskenazi et Alice Carré sur la guerre d’Algérie. Leur travail d’écriture est formidable. Les paroles de Kateb Yacine, ou Édouard Glissant sont entrelacées aux témoignages. L’ensemble de ces matériaux s’inscrit dans un récit éclaté, mais cohérent, qui nous fait partager l’histoire palpitante d’une compagnie d’appelés en Algérie, d’un Algérien qui les a rejoints et d’hommes qui, en France ou sur place, ont lutté dans les rangs du F.L.N. pour la Libération.

Si l’humour offre un contrepoint aux horreurs inscrites dans les chairs et les mémoires, on ne verse jamais dans la facilité. Le propos est complexe, nuancé autant qu’engagé. Il est porté par des comédiens impliqués qui savent changer de peaux, porter les paroles les plus difficiles à entendre. On retiendra la performance superbe de Raphaël Naasz, dont on avait déjà apprécié le travail dans Nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre, ou Eva Rami, mais tous portent haut ces mémoires brisées, ces bouts d’âme laissés dans des salles de torture, ces souvenirs d’un paradis perdu. Des lambeaux de mémoire pour un spectacle mémorable. 

Laura Plas


J’ai rencontré Dieu sur Facebook, d’Ahmed Madani

Le texte est édité chez Actes-Sud Papiers

Compagnie Madani

Texte et mise en scène : Ahmed Madani

Avec : Mounira Barbouch, Louise Legendre, Valentin Madani

Durée : 1 h 30

À partir de 13 ans

Présentation vidéo

Du 5 au 26 juillet 2019, du lundi au samedi à 11 h 50, relâche les 10, 17 et 24 juillet

Et le cœur fume encore, de Margaux Eskenazi et Alice Carré d’après des textes d’Asia Djebar, Édouard Glissant, Jérôme Lindon, Kateb Yacine

Compagnie Nova

Mise en scène : Margaux Eskenazi

Avec : Armelle Abibou, Elissa Alloula, Malek Lamraoui, Yannick Morzelle, Raphael Naasz, Christophe Ntakabanyura et Eva Rami 

Durée : 1 h 45

À partir de 13 ans

Présentation vidéo

Du 5 au 26 juillet 2019, du lundi au samedi à 18 h 05, relâche les 10 et 17juillet

Théâtre 11 ● Gilgamesh Belleville • 11, boulevard Raspail • 84000 Avignon

Dans le cadre du Off d’Avignon

De 8 € à 20 €

Réservations : 04 90 89 82 63

Désaxé, d’Hakim Djaziri

Le texte est édité aux Editions l’œil du Prince

Compagnie Teknaï

Mise en scène : Quentin Defalt

Avec : Florian Chauvet, Hakim Djaziri, Leïla Guérémy

Durée : 1 h 20

À partir de 13 ans

Présentation vidéo

Théâtre du Train Bleu • 40, rue Paul Saïn • 84000 Avignon

Dans le cadre du Off d’Avignon

Du 5 au 24 juillet 2019, du vendredi au mercredi à 15 h 15, relâche les jeudis 11 et 18 juillet

De 13, 50 € à 19, 50 €

Réservations : 04 90 82 39 06


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ F(l)ammes, d’Ahmed Madani, par Elisabeth Hennebert

☛ Illuminations, d’Ahmed Madani, par Laura Plas