Festival Bonus 2021 à Hédé-Bazouges

1-Tsef zon(e)-Compagnie C’hoari © Christian Lauté « Tsef zon(e) », de la cie C’hoari © Christian Lauté

Du Bonus et… du tonus !

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Le festival Bonus d’Hédé-Bazouges (Ille-et-Vilaine) proposait de passer six jours denses au cœur de la création contemporaine. Un condensé de propositions artistiques, du 24 au 29 août, soit une cinquantaine de représentations, dont neuf gratuites (théâtre, danse et cirque). L’un des rares festivals de spectacle vivant de l’été, dans la région.

Après huit mois de fermeture, le Théâtre de Poche, organisateur de ce festival bisannuel, a décidé de jouer les prolongations en proposant un bonus sur six jours, au lieu de quatre, l’occasion de reporter des spectacles : « Pour compenser les annulations des saisons passées, l’équipe a mis les bouchées doubles en accueillant plus d’une centaine d’artistes et techniciens », explique Vincent Collet, représentant du Joli collectif, qui désigne tout à la fois une agglomération d’artistes créant des spectacles ou des objets scéniques et une équipe à la direction du Théâtre de Poche.

Tout au long de l’année, celui-ci est le lieu de rencontres entre des artistes de tous horizons et un public curieux. Un été sur deux, Bonus est un temps fort très attendu. « Nous saluons d’ailleurs l’implication de nombreux bénévoles très actifs », tient à ajouter Vincent Collet. Petite ville de caractère, Hédé-Bazouges est ouverte sur le monde. Les habitants du lotissement écologique des Courtils ont fait figure de pionniers, au début des années 2000. Aujourd’hui, il y fait vraiment bon vivre. La municipalité accorde une grande importance au « vivre ensemble », et donc à la culture. La programmation du Joli collectif en témoigne.

Le département et la région soutiennent aussi les activités de cette scène conventionnée « de territoire pour le théâtre Bretagne romantique – Val d’Ille-Aubigné ». Entre Rennes et l’estuaire de la Rance, la liaison fluviale entre l’océan et la Manche attire les amateurs d’une Bretagne bucolique. Ces agréables parcours le long du canal d’Ile-et-Rance, rythmés par le passage des écluses, incite à faire des haltes dans les villages environnants. Un « slow tourisme » propice aux découvertes et à la réflexion. « Les professionnels viennent aussi de loin pour suivre des étapes de travail », ajoute Vincent Collet. Cette année, une quinzaine de compagnies en résidence ont laissé infuser la création dans un large périmètre.

Ambiance familiale et propositions pointues

Le Théâtre de Poche déploie donc son projet sur un vaste territoire, en menant un travail de médiation culturelle auprès de différents publics. Cela se traduit par des partenariats au long cours et des interventions ponctuelles pour favoriser l’accès à la culture au plus grand nombre. Résultat : le public a afflué. Avec environ 5 700 spectateurs, dont trois quarts locaux, le festival Bonus a doublé sa fréquentation, comme d’ailleurs le nombre de propositions.

Outre des installations en accès libre, on a pu assister à des spectacles à la fois tout public et jeune public (Cactus de Cécile Fraysse, dès 2 ans), en salle et en extérieur, dans différents lieux (écoles, salle de sport, jardin secret, prairies du château). Parmi le plus insolite : un centre commercial situé au Nord de Rennes, pour une balade touristique inédite : l’Âge d’or. Depuis le transport en bus jusqu’à la découverte de l’envers du décor, en passant par les couloirs de la galerie, des petits groupes de spectateurs ont eu la sensation d’assister à la visite guidée d’un site archéologique, grâce au regard décalé, sur ce temple de la consommation, des metteurs en scène Tomas Gonzalez et Igor Cardellini de K7 Productions.

Mais revenons à Hédé-Bazouges ! Le site du festival s’animait de plus en plus à l’approche du soir et des propositions spectaculaires. Toutefois, l’activité était intense toute la journée. Les comédiens, festivaliers et bénévoles pouvaient s’échauffer ensemble le matin. Ont été organisés des ateliers parents-enfants, des rencontres professionnelles ouvertes au public, de quoi échanger autour des spectacles, de manière ludique et joyeuse, comme dans Labo trampoline, proposé par Vanessa Vallée : « On s’intéresse à ce que produisent les rebonds, se projeter en l’air, prendre de la hauteur, dire ce qui nous meut, tourner autour du pot, tourner sur soi-même et se rencontrer ! ». 

Voyages

Théâtre, danse, cirque et performances ont permis de voyager dans le temps, des chevaliers de la Table Ronde (Merlin mis en scène par Guillaume Bailliart) à un trio en discussion avec une intelligence artificielle (Zoo de Jean Le Peltier), comme à travers les frontières (des artistes suisses et belges étaient à l’honneur : Joël Maillard, Pamina De Coulon…).

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« Merlin », d’après Tankred Dorst, mise en scène de Guillaume Bailliart, groupe Fantômas

Au pied des ruines du château, l’épopée arthurienne était une belle entrée en matière. Adaptée de l’œuvre monumentale de Tankred Dorst, la fresque débordait de toutes parts. En quatre épisodes avec 13 comédiens jouant 80 personnages, cette saga de la démesure interroge l’héroïsme et la décadence, en éclairant les contradictions de notre monde.

Les deux spectacles annulés, pour des raisons indépendantes de la volonté du festival (Bleu tenace, de Chloé Moglia et les Amours en cage, de Galapiat cirque) ont été remplacés par des propositions que nous avons pu voir. En guise de clôture, la Société protectrice des petites idées a conquis le public avec son spectacle kitsch et burlesque Cow love : l’amour vache comme pied de nez à la Bretagne romantique ?! Deux autres nous ont davantage convaincus, dont Le Membre fantôme, de la compagnie Bancale, un véritable coup de cœur (lire la critique ici).

Un coup de cœur et une pépite

Quant à Tsef zon(e), de la compagnie C’hoari, il a retenu toute notre attention. C’est en vivant l’expérience du Fest-Noz que Pauline Sonnic et Nolwenn Ferry ont eu l’idée de créer leur duo. Elles y ont observé les pas de danse et surtout la relation des danseurs entre eux. L’ambiance festive et conviviale de ces soirées leur a inspiré le fil conducteur de la pièce : tout d’abord la rencontre, la découverte de l’autre, le dialogue, puis le partage, jusqu’à la fusion, voire la transe. Elles ont parfaitement traduit la joie d’être ensemble, mais elles ont aussi transmis l’énergie d’un héritage commun, qu’elles ont réussi à transfigurer dans une composition très originale, vitaminée et débridée. Une pépite.

Face à face, proche, éloignées… En kilt, bretelles et godillots, les jeunes filles évoluent entre lignes, spirales et rondes infinies, autant de questions réponses en suspens. Quand elles ne martèlent pas le sol frénétiquement, elles volent presque, dans une maîtrise totale du geste et de l’espace. Elles s’amusent avec la répétition, le rythme et différentes combinaisons de sauts et de pas, ou bien par imitation de l’autre. Une belle harmonie qui laisse toutefois une part à l’improvisation pour préserver la spontanéité. Bien qu’empruntant aux codes du genre, elles libèrent la danse bretonne du carcan traditionnel. Tonique, la chorégraphie est aussi nourrie de poésie. Instinctive, cette danse-là puise sa force dans les quatre éléments. On ressent la mer balayée par les vents, la terre iodée et le feu de ses habitants ! Mais elle incarne aussi une modernité urbaine car, habituée à battre le pavé, les jeunes femmes aiment beaucoup jouer dans l’espace public. Documentée, vivante, bref riche et colorée, cette chorégraphie a marqué les esprits. Nul doute que les fées se sont penchées sur cette jeune compagnie de danse contemporaine « made in BZH », pleine de promesses. On leur souhaite d’aller loin.

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« Cuir », de la cie Un loup pour l’homme © Valérie Frossard

Côté cirque, autre vertige que celui d’Olivier Debelhoir (dont on avait beaucoup aimé Chez Boris), en équilibre avec des skis, dans l’Ouest Loin, ou encore le vertige des sens, dans Cuir, un corps à corps qui emprunte à la fois au registre du combat à mains nues et de l’étreinte charnelle. Avec le « main à main », comme seul langage, mais un accessoire pour le moins original (le harnais équestre), Arno Ferrera et Mika Lafforgue (de la compagnie Un loup pour l’homme) transforment le champ de bataille en terrain de jeu pour explorer l’étendue de leurs pouvoirs. Entre traction et attraction, un duo masculin de choc et néanmoins sensible, tout en muscles et en sueur.

Cette 8ème édition, décidément tonique, fut donc riche en découvertes, avec des spectacles qui contribuent à faire bouger les lignes, à rêver, à réfléchir, à s’émouvoir et à se divertir. En somme, tout le sel du spectacle vivant. 

Léna Martinelli


Festival Bonus, 8e édition, du 24 au 29 août 2021

Programmation complète du festival ici

Théâtre de Poche • 2, rue Saint-Louis • 35630 Hédé-Bazouges

Tarif plein : 10 € • Forfait festivalier à partir de 3 spectacles ; 8 € / spectacle • Enfants (moins de 12 ans) 6 €

Réservations : en ligne • Tél : 09 81 83 97 20 • mail : billetterie@theatre-de-poche.com


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