Festival Les Incandescentes 2026, Reportage, Francheville

La flamme féministe embrase et oxygène le cirque

Stéphanie Ruffier
Les Trois Coups

Chaleur aux Incandescentes, projet en symbiose avec le tiers-lieu insolite qui l’accueille : engagé, inclusif, populaire. Ce festival féministe a porté haut un cirque qui lutte contre les dominations, les assignations et les violences sexistes. Une 2édition aussi ardente que radicale !

Légèreté, puissance, renouvellement des agrès, maîtrise technique au service d’un propos militant… Les Incandescentes ont offert à des publics éclectiques, dont de nombreux habitant·es du quartier, une belle occasion de dépoussiérer et pimper le cirque. Exit la performance à grand-papa ! Les formes artistiques ont volé haut : furieusement aériennes et concernées par les bruits du monde. Un éblouissement des sens. Des voies pour muscler la force d’agir.

Toutes sirènes hurlantes

Portées par une sororité circassienne, le trio d’organisatrices Camille Chatelain, Laura Terrancle et Camille Fukas privilégie une ligne artistique qui désaliène les corps. Dès l’ouverture décapante du festival, vendredi 29 mai, Noëmie Edé Décugis s’expose et explose. Elle n’a peur de rien. Et surtout pas de la tempête. Née le jour du déluge à Marseille, elle s’affranchit de l’œuvre de Shakespeare en campant Ar·iel, légendaire monstre hybride, mi-femme-homme-sirène. Et tant pis pour les moments de « gênance ». Elle déboule, traînée au sol, seins à l’air, cache-tétons crabes, et queue cheap en plastique bleu… La v’là déterminée à déployer son tempérament badass et à revendiquer la liberté d’être soi : plantureuse, vulgaire, crachant bière et punchlines à chaque embrun chargé de bulles de savon. En fan de Virginia Despentès (sic), comme son technicien assistant, elle ne va pas s’embarrasser de précautions, ni de fausses pudeurs.

« Ma solitude (is not killing me) » Noëmie Edé Decurgis © Stéphanie Ruffier

Circassienne trempée dans le new burlesque, elle ose tout ! Passer de Dalidead qui veut mourir sur scène à une réinterprétation, aussi sanguinolente que pailletée, du Molière de Mnouchkine, soutenue par un chœur de spectatrices. Le cirque, pour Noëmie, c’est de l’art brut, de la prouesse sauvage à la va comme ça me toque, de la corde solidaire, de la gouaille destroy. Un cabaret décrépi qui sue sang et eau. Qui surfe sur une ivresse assumée : « Je suis bourrée… mais je suis libre. » Grooos regain d’énergie.

Des sirènes, sur le site des Grandes Voisines, il y en avait d’ailleurs d’un autre genre : team anti-relous protégeant le public des violences sexuelles et sexistes, ou annonçant à la criée les nouvelles du front du féminisme. L’occasion aussi pour de nombreux stands d’associations (Planning Familial, Balafre, Le Refuge, Hélices…) de présenter leurs activités.

Trouble dans le genre

Plus tard dans la soirée de vendredi, la Première de la Gender Reveal Party de la jeune House of Hermess brille comme une boule à facettes. Autour de « la grande question universelle dont personne ne peut se passer : fille ou garçon ? », la cérémonie prend très vite des atours critiques. « Ingénieur ou infirmière ? Écrasant ou écrasée ? » Dans ce joyeux chantier à ciel ouvert, la joie émancipatrice de quatre circassiens met sans dessus dessous les points d’interrogation. Leurs corps transformistes enchevêtrent avec grâce drag et disciplines aériennes. Quel réjouissant refus du cadeau piégé et du gâteau empoisonné de la (dé)monstration binaire !

« Gender Reveal Party », House of Hermess © Stéphanie Ruffier

Avec faste ou mélancolie, Nina la Sicilienne, Fanny la Marseillaise et les Suisses Sonny et Thomas s’extirpent du rose comme du bleu. Une fête transgressive où costards gris et paillettes, latex, plateformes shoes et casque de moto se juxtaposent en apesanteur. Un savoureux défilé d’images bonbons. Sans didactisme. Tout public. Et c’est un tour de force où l’on s’aperçoit que corde, trapèze et genre, ne sont qu’exercices de style à détourner. Leurs émouvants numéros glissent et se hissent de leur camionnette boîte à malices vers les portiques. Avec finesse et espièglerie, iels nous détournent du tapis roulant social dont les assignations nous épuisent. Une invitation réjouissante à jouer avec nos emballages cadeaux ! Car « ce qui vient après n’a pas encore de nom. »

Une kermesse qui flambe

Le samedi, le Cirque Queer détourne lui aussi une fête bien connue, la Kermesse. Elle débute en chorégraphie, comme il se doit, en rebaptisant l’école Jules Ferry en école Marsha P. Johnson, du nom d’une militante trans qui s’était illustrée lors des émeutes de Stonewall. L’ambiance est donnée : adelphité toute ! Et cap sur la lutte contre les LGBTQIphobies.  Sur scène, les numéros adoptent un esprit cabaret dégingandé, postulant qu’ « en tout hétérosexuel en souffrance sommeille un queer en puissance ».

En chien et loup, des images à forte persistance rétinienne défilent. De l’apparition stupéfiante d’un être-cheval fabuleux dans les rangs du public, on passe à la poignante lettre aux enfants d’une mère qui, se sentant enfermée dans sa famille Ricoré, s’affirme « gouine ». Les bâtiments des Grandes Voisines sont pleinement investis : toit d’immeuble où un jongleur hurle un jubilatoire « je suis gay », façade où une lente descension nous met en état de suspens, tandis qu’une mariée plane sur l’air de « Mon amie la rose »… Féérique.

Les numéros racontent corps empêchés et corps libérés : corde à portée de ciel, peinture d’un appel à l’amour, lancer de couteaux sur porte de toilettes « garçon » : manières de déclouer le genre. Et puis cette incitation anar à brûler l’école… Un pas de côté qui pense autrement la transmission ! Les enfants au premier rang et les voisins aux fenêtres sont de la party, les fans de cirque savourent, le public queer jubile à chaque affirmation de soi.

Femmes qui se libèrent

Nietzsche nous enseignait à danser dans les chaînes. Samedi toujours, Petra de la Cie La Folle Allure nous apprend à danser avec les pierres, ces poids lourds qui lestent notre grâce. Magnifique chant accompagnant les gracieuses volutes du corps et l’échappée belle. Le fardeau devient point d’appui pour avancer. Les Josianes ou l’art de la résistance nous rappellent un temps où les femmes étaient interdites de vote comme du port du short.

« Petra », Cie La Folle Allure © Stéphanie Ruffier ; « L’Art de la résistance », Cie Les Josianes 

En apparitions et disparitions cocasses, jouant avec une fausse façade de maison aux murs jaune pétant, Les Josianes, tenues surannées, jonglent et se contorsionnent sur des archives radiophoniques révoltantes. Gags et chants se mettent au service d’un féminisme de bon aloi qui emporte l’adhésion du public. Coloré, choral et libérateur ! On aurait aimé que les moments forts (dénonciation du féminicide et d’un attouchement sexuel d’une enfant), en espagnol et en anglais soient aussi relayés en français. Les choses doivent être dites et audibles pour toustes ! (lire aussi la critique de Léna Martinelli).

S’élever ensemble

Le dimanche, on poursuit la quête de délivrance. Cruda du Collectif À Sens Unique dénonce les restrictions et le machisme dans le sport. Le pré-jeu débute par l’entraînement d’une athlète sur des archives de journalistes sportifs malotrus qui commentent la prise de poids, la gloire passée, le « poil soyeux » des championnes… Sur le plateau, la gymnaste plie violemment son corps, avec un sourire de Miss France scotché sur le visage. Le rythme, tout en ruptures, se cherche encore, à l’image des hauts et bas de cette athlète. La boulimie, à peine suggérée, laisse la place à la bouffonnerie. Le corps reprend sa liberté au terme de prouesses à la roue Cyr, et s’émancipe des injonctions du coach. Et s’il était possible d’être « trop » ?

Carte blanche au Projet.PDF © Stéphanie Ruffier

Projet PDF nous entraîne enfin dans un enthousiasmant parcours déambulatoire. La carte blanche donnée à huit acrobates débute au sommet d’un immeuble. Le public retient son souffle. On y voit la Joconde sortir de son statisme, des narratrices venir questionner la monogamie et d’autres problématiques de choix de vie. L’ensemble repose sur des portés féminins en plan large ou en proximité avec le public. Les corps, flammèches en jaune et rouge, se soutiennent, prennent les lieux avec audace et rythme jusqu’à s’élever tout en haut du chapiteau central. Une fervente incitation au collectif. Alors qu’un DJ set permet aux festivalier·es de faire flamber la dernière nuit, même les poubelles martèlent le mot d’ordre de ce téméraire et essentiel festival : « Ici, tu peux jeter le papier, le carton, et le patriarcat. »

Stéphanie Ruffier


Ma solitude (is not killing me), Noëmie Edé Decugis
Site de la compagnie
Mise en scène et interprétation : Noëmie Édé-Decugis
Technique et interprétation : Tom Lacoste
Durée : 1 heure
Dès 12 ans
Tournée :
• Les 5 et 6 juin, Weirdmess, à Villeneuve-lès-Maguelone (34)
• Le18 juillet, dans le cadre du Random Festival, en Ariège
• Du 23 au 25 juillet, dans le cadre du Festival Chalon dans la rue, Collectif Chez Monique, à Chalon-sur-Saône (71)
• Le 29 août, L’Arène Théâtre, à Coutures (82)
• Le 13 novembre, dans le cadre de la Nuit du cirque, Centre Culturel Bonnefoy, à Toulouse (31)

Gender reveal party, House of Hermess
Page Instagram de la compagnie
Auteurs : Thomas Botticelli et Sonny Crowden
Mise en scène / regard extérieur : Sonny Crowden et Thomas Botticelli
Durée : 1 h 20
Tout public
Tournée :
• Les 3 et 5 juin, dans le cadre de Furies, à Chalons-en-Champagne (51)
• À Bienne, Nyon, Zurich (Suisse)

La Kermesse, Cirque Queer
Site de la compagnie
Avec : Sandra Calderan, Mona la Doll, Simon Rius, Jenny Victoire…
Durée : 1 heure
Tout public
Tournée ici

Les Josianes ou l’art de la Résistance, Cie Les Josianes
Site de la compagnie
Écriture et mise en scène : Julia Spiesser
Avec : Una Bennett, Betty Mansion, Julia Spiesser, Maria Del Mar Reyes, en alternance avec Rachel Salzman, Clara Prezavento et Mesi Lounela
Durée : 1 h 15
Tout public
Tournée ici :
• Le 5 juillet, dans le cadre du festival Canalissiô, à Portiragnes (34)
• Le 7 juillet, dans le cadre du festival Les Fadas du monde, à Martigues (13)
• Les 10 et 11 juillet, dans le cadre du festival Hop hop hop, à Metz (57)
• Les 18 et 19 juillet, dans le cadre du festival Esbaiols, en Catalogne
• Le 22 juillet, Pluralies, à Luxeuil-les-Bains (70)
• Du 6 au 8 août, Castrum, à Yverdon-Les-Bains (70)
• Les 18 et 20 août, dans le cadre du festival La Déferlante (85)

Cruda, du collectif à Sens Unique
Site du collectif
De et avec : Constanza Sommi
Mise en scène : Sara Desprez
Regard clownesque : Sky de Sela
Regards ponctuels : Benjamin Renard, Noémie Armbruster, Christiane Daigle et Carmen Tagle
Durée : 40 min
Tout public
Tournée ici :
• Les 11 et 12 juillet, dans le cadre du festival Bitume, à Hotton (Belgique)
• Le 14 juillet, dans le cadre du festival Arrache la rue, à Meaulte (80)
• Le 2 août, jardins de Brocéliande, à Bréal-sous-Monfort (35)

Carte blanche / Portés de flammes, de Projet.PDF
Site du collectif
Durée : 40 min
Tout public

Spectacles vus dans le cadre du festival Les Incandescentes, festival de cirque féministe du 29 au 31 mai 2026, à Francheville

Photo de une : © Carte blanche au Projet.PDF © Stéphanie Ruffier

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