Festival Multi-Pistes 2021 à Nexon

Time to tell © Christophe-Raynaud-De-Lage « Time to tell », de David Gauchard et Martin Palisse © Christophe Raynaud de Lage

Multi-Pistes remplace la Route du Sirque

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Cette année, le festival de Nexon déroulait sa programmation sur six semaines : du 16 juillet au 29 août. On relève moins de cirque, et surtout pas la piste aux étoiles, mais une constellation de rendez-vous passionnants.

Comme la face du monde, le format du festival a changé : « On s’était promis pour le « monde d’après » (la crise sanitaire), de ralentir, de se recentrer sur l’essentiel, de s’emparer du silence imposé pour réinterroger le pourquoi nous sommes là. Et agir. C’est comme ça qu’est né Multi-Pistes, une saison estivale comme un slow festival, rodé l’été dernier, alors qu’on profitait de la petite fenêtre de possibilités qui s’est ouverte au dernier moment pour tenter quelques frottements entre la musique et le cirque. L’aventure était belle, elle a conforté nos choix », lit-on dans l’édito.

Quelle bonne idée qu’un « slow festival » ! D’ailleurs, nous avions découvert la Route du Sirque, et le travail de son directeur, Martin Palisse, avec Slow futur. Déjà, l’idée était de prendre le temps, en fin d’été, pour redémarrer sereinement la saison en découvrant de nouvelles pépites. Les professionnels s’y retrouvaient avec plaisir. Pas sur les chapeaux de roue, éreintés comme en Avignon !

À la croisée des disciplines

Renommé Multi-Pistes, le festival ouvre de nouvelles voies, revendique plus de musique et d’arts visuels. On peut parler de mixage, comme dans les sets. Mais ce n’est pas un véritable changement de cap. À la tête de cet important Pôle national des arts du cirque (PNC), Martin Palisse travaille à décloisonner le cirque depuis toujours, d’autant plus que, par définition, le cirque contemporain est nourri d’influences, métissé, brassé. La musique a d’ailleurs toujours traversé son œuvre personnelle.

Aux concerts by night, s’ajoutent donc les concerts by day, une invitation à venir écouter des musiciens actuels à la fraîcheur de l’après-midi. Une série de concerts fondée sur des rencontres en duo entre musiciens électroniques et d’autres aux instruments plus classiques.

Concernant l’exposition, Jeanne Ducau et Clara Lou Villechaise, de l’École nationale supérieure d’Art de Limoges, ont créé ensemble une performance, non plus avec des corps, mais avec des images, peintes et dessinées, des animations 3D, des sculptures céramiques et numériques, pour un monde vivant et grouillant dans l’antre d’un chapiteau.

Relevons, cette volonté d’ouverture, envers et contre tout : « Dans une contexte où les réponses aux crises écolo-politico-climato-socio-sanitaires sont la fermeture des frontières et l’érection de murs, le cirque que nous défendons se fabrique contre le repli sur soi, et même si le mot est un poil galvaudé, pour le vivre ensemble. C’est aussi cela Multi-Pistes, un déplacement de nos habitudes, une mobilité architecturale, intellectuelle, artistique (…). Nous nous rêvons nomades, toujours en mouvement. Sur la route. Again… ».

Atelier-Ludor © Ximena Lemaire-Castro
Atelier Ludor © Ximena Lemaire-Castro

Sans cesse élargi, ce territoire de cirque combine une diffusion large et diversifiée avec des actions diverses de sensibilisation. Sur le plan artistique, cela se traduit par un repérage de nouveaux talents, des soutiens et accompagnements d’équipes reconnues en terme de création et production, des choix affirmés.

Nos découvertes

Pour notre reportage, la sélection atteste de cette volonté de briser les codes. En plus de mêler les disciplines, les trois spectacles permettent une certaine hauteur de vue pour aborder des problèmes graves. Des spectacles où l’on parle, on s’expose, on se projette. Bref, un vrai engagement. Ces propositions radicales, où la mort rôde et la vie palpite, sont plus ou moins spectaculaires. Mais, entre confessions intimes, facéties et fulgurances poétiques, elles frappent les esprits !

Interprète, auteur et metteur en scène, Martin Palisse est aussi cofondateur de la compagnie Bang Bang. Premier artiste nommé à la direction d’un PNC en 2014, il a marqué l’art de la jonglerie, entre ses collaborations remarquées avec Jérôme Thomas et ses propres créations, toutes originales. Le festival permet souvent d’assister aux premières de sa dernière création.

Slow futur menait ses interprètes dans un tunnel temporel au bout duquel il leur fallait lutter pour comprendre et résister. Time to tell propose une autre expérience, tout aussi radicale. Pour la première fois, Martin Palisse aborde, de façon explicite, son rapport physique à la maladie, son incidence dans ses choix de vie, sa pratique du jonglage, son rapport aux autres et au temps. Un temps qu’il ne cesse d’explorer depuis quelques années et l’on comprend pourquoi. Ce récit de vie, celle d’un homme fuyant la peine de son existence, est mis en scène par David Gauchard, qui a su capturer la parole rare de Martin Palisse. Ce dernier distingue les contingences de la nécessité, car s’il détaille symptômes, traitements, angoisses, il relève surtout ce que la mucoviscidose lui a appris. Endurante, lente, puissante, sa prestation jonglée – extrêmement physique – témoigne de son combat. Aussi de l’urgence de créer et de témoigner. Car au-delà de son histoire personnelle, le sujet est universel : comment vivre de telles épreuves ?

Soirée pop corn

Changeons de registre avec l’iconoclaste Olivier Debelhoir, qui nous avait déjà accueillis dans sa yourte pour partager ses rêves (lire la critique d’Un soir chez Boris). C’était d’ailleurs possible de le revoir à Nexon, en plus de L’Ouest loin et d’Une Pelle. En somme, une grande aventure de funambule un peu paumé que cette trilogie ! Boris, seul et complètement barré, c’était en 2015. Depuis, le jeune homme est revenu au groupe. Il suit un cheminement acrobatique. Pour aller où ? Qu’importe ! il va de l’avant, lui aussi, mais avec un comédien derrière lui, tout contre, et des comparses qui s’agitent en-dessous, dont un pour nous distribuer à la pelle du bon maïs soufflé (lire la critique ici).

Oraison-Marie-Molliens-Rasposo © Ryo Ichii
« Oraison », de Marie Molliens, cie Rasposo © Ryo Ichii

Du pop corn, il y en a aussi dans Oraison, mais il ne brûlera pas nos mains. Il fait référence aux dérives commerciales, notamment du cirque traditionnel, de certaines propositions « foireuses ». Loin de ces formes dégénérées, la Compagnie Rasposo nous connecte à l’essentiel. Poésie et métaphysique nous saisissent. Effroi, éblouissements, surprises… Oraison fait partie de ces spectacles qui laissent des traces indélébiles dans la mémoire. Tout à la fois survivance du cirque d’antan et figure dérisoire du sauveur dans le chaos contemporain, le clown blanc accède au mythe, tandis que Marie Molliens glisse sur son fil, toujours avec autant de grâce mais non sans une saine colère. Une prière de cirque au plus près de nous, adressée par toute une équipe inspirée. De l’émotion pure ! (Lire la critique ici.)

Vive le matriarcat !

Entre deux spectacles ou animations, comme il fait bon se prélasser dans les transats du parc classé d’environ 40 hectares de Nexon, où les chapiteaux multicolores, flanqués de leurs caravanes, créent un décalage amusant avec ce château du XVIIe siècle. S’y succèdent sorties de résidence, ateliers, échauffements publics (avec les artistes associés) ou encore rencontre.

Revenons justement sur celle avec trois femmes de cirque pionnières et pourtant méconnues : Fanny Molliens, Zoé Maistre et Adrienne Larue, des personnalités qui ont vécu les débuts de ce qu’on appelle le « nouveau cirque ». Cofondatrices, respectivement de la compagnie Rasposo, du Cirque Aligre et de la Compagnie Foraine, elles sont des références inspirantes toujours en activité aujourd’hui.

Cette initiative revient à Justine Bernachon, trapéziste (notamment au sein de la compagnie Rasposo), qui se définit comme « femme, artiste de cirque, préoccupée par l’Histoire ». Elle développe un projet au long cours, un film documentaire (production en cours) à partir de discussions, d’archives et d’images sur ces expériences marquantes de vie et de création.

Fanny-Molliens-Justine-Bernachon-Adrienne-Larue-Zoé-Maistre-Martin-Palisse
Fanny Molliens, Justine Bernachon, Adrienne Larue, Zoé Maistre et Martin Palisse

Ravi d’échanger autour du cirque d’hier et d’aujourd’hui, Martin Palisse contribue ainsi à nourrir cet ambitieux projet : « À une époque où la question de l’égalité se pose à de nombreux endroits (accès aux chances et à certaines fonctions, moyens, reconnaissance, etc.), il m’a semblé juste d’inviter des autrices, de les interroger sur un angle mort, en abordant l’Histoire, car celle du cirque est trop liée à l’oralité ». « Avec tout ce que l’on doit, ici, à Annie Frattelini, il nous fallait combler cette lacune », a renchéri Justine Bernachon, avant d’introduire son propos : « Au lendemain de mai 68, la société changeait et le spectacle aussi. Il sortait des salles. Un grand nombre de compagnies a vu le jour, créant des spectacles dans la rue ou sous chapiteau, se jouant des codes traditionnels du cirque et le mêlant à d’autres arts. Ce renouveau n’était pas seulement esthétique, il était aussi une manière de s’interroger sur des modes de vie possibles. »

Au lendemain de mai 68, la société changeait et le spectacle aussi. Il sortait des salles. Un grand nombre de compagnies a vu le jour, créant des spectacles dans la rue ou sous chapiteau, se jouant des codes traditionnels du cirque et le mêlant à d’autres arts. Ce renouveau n’était pas seulement esthétique, il était aussi une manière de s’interroger sur des modes de vie possibles.

Fanny Molliens raconte cette période, avec passion : les rencontres, notamment celle avec Michel Crespin, surnommé le « pape des arts de la rue », qui a eu l’idée de réunir ces « saltimbanques » à la Falaise des Fous dans le Jura, avant le festival d’Aurillac, en 1986. Elle a aussi relaté la découverte du cirque grâce à ses enfants, alors très doués, la complémentarité bien mise à profit : les parents construisaient les spectacles, haranguaient le public, improvisaient, pendant que leurs jeunes réalisaient des numéros. Jusqu’à l’achat de leur premier chapiteau.

Zoé Maistre et Adrienne Larue ont aussi relié les arts de la rue avec le cirque contemporain, rappelant toutefois l’importance de la piste, dans son identité. Artistes d’avant-garde, utopistes, ces femmes ont ainsi expliqué en quoi leurs créations faisaient preuve d’audace : quête insatiable du risque et d’originalités stylistiques, recherches scénographiques et dramaturgiques, écriture… Enfin, la question délicate des animaux a aussi été abordée : « Nous ne concevons pas le cirque sans animaux car ceux-ci sont justes et imprévisibles, a expliqué Fanny Molliens. Chez nous, il n’y a pas de maltraitance, car nous ne « dressons«  pas les animaux. Pour obtenir quelque chose d’eux, il faut être leur ami, quelqu’un de confiance ».

La confiance : une valeur décidément fondatrice dans les arts du cirque ! 

Léna Martinelli


Festival Multi-Pistes

Site ici

Du 16 juillet au 29 août 2021

Billetterie en ligne

Office de tourisme Pays de Nexon – Monts de Châlus • Place de la République • 87800 Nexon • Tel. 05 55 58 28 44 • Tous les jours de 10 heures à 12 h30 et de 13 h 30 à 18 heures

Les jours de spectacles, 1 heure avant la représentation sur le lieu concerné

Passe sanitaire exigé à partir de 18 ans (sauf pour les petites jauges)

Time to tell, de Martin Palisse

Conception, mise en scène et scénographie : David Gauchard et Martin Palisse

Avec : Martin Palisse

Création son : Chloé Levoy

Création lumière : Gautier Devoucoux

Le Vaisseau  • Pelouse centrale du Château • 87800 Nexon

Dans le cadre du festival Multi-Pistes

Réservations : 05 55 00 98 36

Du 13 au 15 août 2021

Durée : 1 h 10

14 €

Dès 8 ans


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ La route du Sirque 2018, par Laura Plas

☛ La Route du Sirque 2014, par Laura Plas

☛ Reportage à Aurillac, par Stéphanie Ruffier