Souffle méditerranéen à Aurillac
Stéphanie Ruffier
Les Trois Coups
Fluer avec un oiseau, avoir le souffle coupé, déambuler à la recherche d’un visage perdu, déjouer la danse du ventre… Le Festival d’Aurillac offrait cette année des expériences sensorielles qui bousculent. Plus de vingt spectacles officiels exploraient d’autres rives méditerranéennes. À l’écoute de corps perdus, exténués, soulevés, relevés…
Sur le parvis de l’hôtel de ville d’Aurillac s’ouvre une nouvelle étape du plus indocile et tonitruant festival des arts de la rue. Le nouveau maire centre-droit – très attendu au tournant – fait son discours, vante le patrimoine, l’accueil des habitant·es, évoque « la liberté de provoquer » mais aspire à la tranquillité. Le directeur artistique du festival, Frédéric Remy, prend la parole pour la première fois. L’heure semble grave dans un contexte de crainte des émeutes et surtout de marasme du financement de la culture. Il évoque « le grand professionnalisme des arts de la rue » qui a « déplacé les frontières de ce qu’on croyait possible dans l’espace public » : une capacité à être « politiques, irrévérencieux, provocateurs et pénibles » loin de la froideur des écrans. Un seul mot d’ordre : « ensemble, sans violence ».


Lancement, compagnie ussé inné © Vincent Muteau
Aussitôt, la généreuse compagnie ussé inné exauce son vœu dans un miel chorégraphique d’une simplicité universelle. Ses interprètes cheminent humblement dans la foule, enceinte brandie, sans souci du spectaculaire : un corps en kif face à un autre, effet miroir, mobilisation progressive… et c’est le feu ! Comme chaque année lors de la cérémonie de lancement du festival, les paillettes explosent, les ballons tombent du ciel, mais la fête se vit cette fois-ci dans une philosophie de décroissance et de contact. Infusion et combustion : le public se lève, s’engage dans les rythmes orientaux endiablés, sautille sur le folklore italien ou se déchaîne sur un beat plus techno. Joie rudimentaire et énergisante de la foule accordée.
Saison Méditerranée
Quel écho du monde offrait cette année la programmation officielle de cette 39e édition ? Alors oui, l’hilarante troupe Marzouk Machine était là avec son Phoenix aux petits oignons, vaste fresque calibrée pour la rue, explorant les mécanismes de la démocratie participative. Spectacle haut en couleurs et en personnages burlesques ! Intelligent et concerné. Comme Nuisibles du Collectif In Itinere explorant la notion de parasites via de vrais rats et, là aussi, une réunion publique. Échappée activiste qui nous redonne de la puissance d’agir ensemble. Ou encore la folie cartoonesque gondolante de Pierre Guillois dans les Gros patinent bien. Mais ouvrons plutôt en grand nos fenêtres sur nos voisins !

« Kms of Resistance », Mehdi Dahkan © Vincent Muteau
Le focus sur les artistes du pourtour méditerranéen, soutenu par l’Institut français, a privilégié la danse. Toujours sur le parvis, la compagnie Jil Z de Mehdi Dahkan présentait Kms of Resistance. À l’intersection de deux cercles concentriques sablonneux (comment ne pas penser encore aux terres pour lesquelles on se déchire ?), deux hommes cherchent leur souffle. Exténués, bouches bées mais sans cri, en inspires et expires étourdissants, ils dévorent littéralement l’air. On pense à Polémos qui unit les parties rivales en une lutte fertile. La force motrice du Pneuma parcourt aussi ces scènes de poursuites et de retrouvailles alternées. Le public les suit avec, littéralement, le souffle coupé. Prodigieux !


« Supermale », Nancy Naous © Marielle Rossignol
Supermale de la libanaise Nancy Naous choisit une scénographie en bi-frontal voyeur, disposant ses spectateur·ices de part et d’autre d’un catwalk. Nous sommes venus voir L’Homme, la virilité en déploiement. Mais la chorégraphe déjoue le genre et nos attentes sur fond de scène où pendent des seaux de peinture rose… qui ne se répandront jamais. Son danseur sculptural détourne les codes de la statuaire, du bodybuilding, de la danse du ventre, avec un aplomb réjouissant, sous des trombes d’eau. D’abord, on est pris par la vitalité de la techno – là aussi inattendue en introduction – puis des rythmes plus arabisants. On chemine vers d’autres manières d’habiter la masculinité. Un interprète exceptionnel s’appuyant sur les traditions pour mieux s’émanciper des pièges du genre.
Gestes humbles
Encore de l’insistance, allées et venues où se jouent itération et résistance, avec les neuf danseurs, vêtus de noir fluide, de Hmadcha de Taoufiq Izeddiou. Leurs très beaux flux et reflux circonscrits à un plateau carré semblent calibrés pour la salle, mais soudain l’harmonie rigoureuse part en cacahouète débonnaire : hommes en slip simulant du foot, parade débordante sur la place des Carmes… Heureux dénouement.

« Wishes Tree », Reeda Saedeh © Stéphanie Ruffier
Le festival regorge aussi de propositions humbles et essentielles, comme la danse de Sofiane Ouissi, en relation libre avec un pigeon posé sur la tête. Ou encore le tableau vivant de la palestinienne Reeda Saedeh. Bras tendus dans une posture d’accueil œcuménique, elle reçoit des vœux secrets sur une immense robe blanche déployée en corolle, petits messages en tissu lancés par les spectateurs tout autour. Manière de souhaiter la fin des guerres intestines dans nos corps et sur les territoires. Prière muette qui invite au dépôt et à la pause.
Parler avec un chien chaussette et le public
Mais quid de la prise de parole en espace public ? Côté texte, le focus Méditerranée laisse un peu sur sa faim. Womp nous fait entendre, dans l’ambiance nocturne de sous-bois humides, une longue évocation des pouvoirs et maux du ventre, ode à l’utérus, quête de la réappropriation du corps et de ses possibles (en anglais, quel dommage !).

« Every Brilliant Thing », Temple Independant © Vincent Muteau
On préfère entendre sonner avec vitalité et modernité la langue arabe dans la bouche de Nanda Mohammad. Solo intimiste résolument tourné vers l’autre, Every brillant thing, sur un texte de Duncan Macmillan, adapté par Ahmed El Attar, nous enthousiasme de bout en bout. Il balaie les clichés en évoquant la dépression de la mère. Enfant, dans un couloir d’hôpital, la narratrice devine à demi-mot une tentative de suicide maternelle. Depuis, elle dresse une liste de choses merveilleuses, autant de raisons de vivre. Mais « Maman ne les trouvait pas si extraordinaires que ça ! ».
Chaque numéro de cette litanie de plaisirs est disséminé dans le public et la comédienne les convoque gaiement, sollicitant les uns et les autres au fil de son récit. Certains spectateurs sont aussi invités à jouer son père, son amoureux, sa professeure. Sur un fil entre mélancolie et tendresse, on fait le plein de petits bonheurs, apprenant les recommandations en matière de couverture médiatique des suicides. On se réjouit de ce vrai contact avec le public (enfin !). De forme badine et dépouillée, ce spectacle met habilement en jeu la résilience.
L’exil, encore et toujours
Le sujet de la migration est toujours présent. Comment sensibiliser inlassablement nos contemporains aux douleurs de l’exil ? Nicolas Barry (la Demande d’asile, Ensemble Fracture) plie le geste chorégraphique au tristement célèbre interrogatoire de l’OFPRA : litanie de demandes précises et répétitives pour s’assurer de l’authenticité des récits des candidats à l’asile politique. Deux femmes sur le plateau, une enquêteuse blanche, une migrante noire. Le corps de cette dernière s’ajuste, se contorsionne, plie sous le poids de l’absurde, de l’injonction au détail obscène ou au rire obligatoire.

« La Demande d’asile », Nicolas Barry © Marielle Rossignol
La réplique « Vous avez répété ? » prend des accents de comédie, dans la langue sale du dominant. Alors qu’on essaie de la confondre sur sa déclaration de fuite pour cause de répression de ses relations lesbiennes, la jeune demandeuse, impuissante à dire ses sentiments, rêve de la beauté des vers d’aveu amoureux de Phèdre. C’est peu adressé au public, mais poignant dans le duel sadique ambigu où se jouent esquives et épuisement.
Coup de cœur nocturne
Le sujet de la migration taraude la compagnie catalane Kamchàtka depuis longtemps. Alter, il y a quelques années ici-même, nous avait mis dans la peau inconfortable de celui ou celle qui traverse une forêt, de nuit, avec un baluchon. En petits groupes d’infortune, on partageait quelques patates autour de l’évocation d’un passé qui appelait le départ, avec en final, un grand champ nocturne où planter un bal de retrouvailles. Avec Incontinuo, présenté au pied du Château Saint-Étienne, on embarque dans une expérience intime de très grand format. Accueillis avec couverture et soupe, on vient se poser dans la foule en attente. Un film muet narre, en noir et blanc, l’histoire d’une petite fille qui tente d’aller retrouver son père mécano, immigré ailleurs, là où le travail permet de survivre. Et voilà que le conte s’incarne. On ne nous parle plus « des migrants », mais de ces autres : Elle. Lui.

« Incontinuo », Kamchàtka © Vincent Muteau
Alors on se lève et on tourne – éternelle boucle – autour d’une tour carrée centrale pour dénicher l’autre partie de la photo. Des individus, des visages viennent chercher au plus profond de de ce que nous partageons en commun. L’envie de nous retrouver. Le besoin d’être un être complet, et non plus scindé. L’absolue nécessité d’être reconnu·e dans l’anonymat de la foule. L’empathie. Quel éclairage (dans tous les sens du terme) ! L’expérience est bouleversante. Désorientation, espoir, marche vers l’altérité multiple… À se (re)chercher. Dans une ronde infinie des visages tendus, on avance. Cela se délite dans la confusion musicale, comme une quête impossible de reconnaissance. Et pourtant, certains trouvent. Allant humain vers le bien. Une traversée dérangeante, empoignante, bruissante, déchirante, aimante. En un mot : importante. Pour ne jamais se sentir indifférent·e à cette tragédie : quitter son foyer.
Se faire wanderer. Comme ces punks ou ces festivaliers lambda, cœur en liesse, qui plantent leur tente n’importe où, parce que c’est l’identité de cet événement : la liberté, le plaisir de partager des spectacles qui interrogent, la fête échappant à toute injonction à la consommation. Non, Aurillac fliqué ne peut être tout à faire Aurillac.
Stéphanie Ruffier
Kms of Resistance, Medhi Dahkan
Site de la compagnie
Chorégraphie : Mehdi Dahkan
Avec : Mehdi Dahkan, Mohamed Bouriri
Tournée ici :
• Du 3 au 7 février 2027, Carreau du Temple, à Paris (3e arr.)
• Les 16 et 17 mars, Points Communs scène nationale, à Cergy-Pontoise (95)
• Du 1er au 3 juillet, Cratère scène nationale, à Alès (30)
Supermale, Nancy Naous
Site de la compagnie
Conception, chorégraphie, mise en espace : Nancy Naous
Avec : Nadim Bahsoun
Scénographie et dramaturgie de l’espace : Marta Pasquetti
Every Brilliant Thing, Temple Independant Theater Company
Adaptation du texte de Duncan Macmillan en collaboration avec Jonny Donahoe
Site de Orient Productions
Mise en scène, adaptation et traduction en arabe : Ahmed El Attar
Avec : Nanda Mohammad
La Demande d’asile, Ensemble Fracture
Site de la compagnie
Textes, chorégraphie et scénographie : Nicolas Barry
Avec : Sophie Billon et Nangaline Gomis
Tournée ici :
• Du 26 au 30 août, La Bâtie, à Genève (Suisse)
• Les 17 et 18 septembre, SUBS X Maison de la danse, à Lyon (69)
• Le 1er octobre, Étoile du Nord, à Paris (18e arr.)
• Le 15 avril 2027, Le Triangle Cité de la danse, à Rennes
Incontinuo, Cie Kamchàtka
Site de la compagnie
Direction artistique : Lluís Petit et Prisca Villa
Avec : Cristina Aguirre, Mamadou Diallo, Maïka Eggericx, Jan Estebanell, Sergi Estebanell, Claudio Levati, Andrea Lorenzetti, Judit Ortiz, Lluís Petit, Josep Roca, Edu Rodilla, Santi Rovira, Emma Rovira, Gary Shochat, Prisca Villa Musicien·nes : Franck Bodin, Simon Couratier, Clément Desbordes, Gaël Riteau de la Compagnie du Coin, Maika Eggericx de la Cia Kamchàtka
Spectacles vus dans le cadre du Festival Éclat CNAREP, 39e édition, du 19 au 22 août 2026
Le Parapluie à Aurillac
Gratuit sauf quelques spectacles sur billetterie : en ligne
Photo de une : © © Vincent Muteau


