« Ruy Blas », Victor Hugo, Julie Duclos, Comédie-Française, Critique, Paris

Hugo et l’injustice, par-delà les ans

Florence Douroux
Les Trois Coups

Pour la réouverture de la Salle Richelieu, Julie Duclos signe une mise en scène élégante et fluide de Ruy Blas, qui revient au Français après 25 ans d’absence. Un peu en retrait dans sa dimension romantique, sa proposition, riche de couleurs, fait sonner haut et fort l’injustice sociale et les intrigues politiques dénoncées par Victor Hugo. Dans un écrin atemporel magnifique, le spectacle a grande allure.

Grand d’Espagne banni par la Reine pour avoir séduit, mais refusé d’épouser une de ses suivantes, Don Salluste, ivre de colère, imagine une vengeance implacable. Il utilise son laquais, Ruy Blas, qu’il sait épris de la reine, en le propulsant à la cour sous un nom d’emprunt. Ce dernier devient César de Bazan, cousin de Salluste (enlevé pour l’occasion). Il s’élève au plus haut rang du gouvernement et gagne le cœur de la reine. Mais le piège se referme.

Compromissions politiques, pouvoir en déshérence, injustices sociales, puissances européennes dans une crise de succession, l’auteur évoque une monarchie espagnole du 17e siècle à l’agonie. Julie Duclos donne le relais à la parole de Victor Hugo en situant la mise en scène 38 ans après la période évoquée dans la pièce. Elle supprime la tirade du « Bon appétit Messieurs », remplacée par la lettre ouverte écrite par Victor Hugo en 1876, un appel au sursaut des nations européennes dans la crise balkanique.

On pourra objecter, à juste raison, que la suppression de cette tirade affaiblit le mécanisme de l’engrenage de la pièce, puisque c’est elle, précisément, qui déclenche l’aveu de la Reine, bouleversée par le réquisitoire du sauveur possible de son royaume. Ce qui les perdra tous les deux. Mais sans doute gagne-t-on en résonance, ce que l’on perd en cohérence dramaturgique. Au-delà des années, cette même voix vient plaider la justice et l’humanité. Sur le devant de la scène, Stéphane Varupenne vibre d’une telle fougue et d’une telle conviction qu’il parvient à nous persuader du geste : « Est-ce donc si difficile, la paix ? »

L’ironie du diable

Malgré une distribution un peu inégale, le spectacle ne cède jamais en intensité. Dès l’instant où Thierry Hancisse déboule en trombe sur le plateau, en Salluste-Satan, démarche précipitée, voix forte et rageuse, la trame de la vengeance « effrayante » se noue. On la voit, on l’entend, enveloppée dans une nappe sonore approchant en sourdine, à la manière d’un destin grondant dans l’ombre. On ne pouvait imaginer Salluste plus terrible, plus machiavélique. La froide ironie du comédien, ses répliques glaçantes de mépris sont saisissantes de justesse.

Stéphane Varupenne campe un Ruy Blas tout en retenue. Un brin en dehors des choses, au centre malgré lui – la scène qui le met sous les feux des projecteurs est un sommet –, le comédien semble porter sur les épaules l’inconfort du rôle auquel Salluste l’a assigné, dans lequel il est tenu, tout entier, corps et âme. Quoi qu’il fasse, quoi qu’il dise, il a signé le pacte. Cette vérité première est là, partout, essentielle et visible, la livrée rouge du laquais n’est pas loin. Pieds et poings liés.

Face à lui, dans un cérémonial protocolaire baigné de lumière dorée, arrive Morgane Real en Marie de Neubourg. Prisonnière de son rôle de reine, en représentation tout autant que Ruy Blas, elle ne se livre pas à l’épanchement. Seul un geste de tête, un regard, ou des yeux embués de larmes, trahissent les élans du cœur. Jean Vilar recommandait à ses comédiens d’éviter toute pudeur et de jouer « romantique ». Au contraire, Morgane Real incarne avec une grande pudeur son rôle de reine bridée par l’étiquette, récitant même parfois les alexandrins comme si le verbe, lui aussi, était contraint. Cette émotion un peu en retrait n’éclatera vraiment que face au mourant, avec ce cri final, ce « Ruy Blas ! » déchirant l’espace. Mais en le recouvrant de son manteau, geste si symbolique, elle signe l’acceptation ultime de l’amour interdit. Face au monde.

Tragédie, comédie

Le spectacle est également riche de scènes savoureuses qui font rire de ce dont il faudrait s’offusquer. Ainsi, cette séance du conseil, jubilatoire. Arrivés en conquérants sur le plateau, les grands d’Espagne en costume trois pièces, clament, réclament, troquent des morceaux de royaume, en ramassent les miettes. Les comédiens, une tasse de café à la main, s’en donnent à cœur joie. Qui veut ci, qui veut ça, moi je n’ai rien, glapit-on, et de brandir, à l’envers, une carte du Groenland !

Si drôles, aussi, les apparitions de Laurent Stocker (chaque fois une fête !), formidable Don Guritan, ferrailleur à tout va, irrésistible de vanité blessée et de galanterie maladroite. Charlie Fabert installe son personnage de laquais ivre en trois répliques et Danièle Lebrun fait de ses quelques vers un petit théâtre à elle seule. Le rire côtoie le sublime et le drame, tandis que Sébastien Pouderoux, à la guitare, nous rappelle aussi la dimension de poète que le grand Hugo conférait au noble devenu gueux.

Enfin, en inscrivant sa mise en scène dans la scénographie superbe de Matthieu Semper, Julie Duclos signe un spectacle définitivement élégant, Mozart, Vivaldi et Beethoven en prime (Ah ! le malaise de Ruy Blas sous le 2e mouvement de la 7e symphonie !). Un espace atemporel, épuré (avec son architecture monumentale, ses verticales, ses hauts murs), donne l’impression du pouvoir, comme celle de l’enfermement. Un palais carcéral sans fenêtres visibles, où seules des persiennes laissent filtrer quelques rais de lumière obliques. Couleur béton, couleur bois, sol marbré, dans cet écrin idéal, les scènes ont une beauté presque plastique de tableaux. Le mouvement y est organisé, synchronisé. Déplacements en longues diagonales et lignes croisées y alternent avec des immobilités quasi-sculpturales, en magnifiques arrêts sur image.

Florence Douroux


Le texte est publié, notamment, chez Flammarion
Comédie-Française
Mise en scène : Julie Duclos
Scénographie : Mattieu Sampeur
Costumes : Caroline Tavernier
Lumière : Dominique Bréguière
Son : Samuel Chabert
Avec la troupe de la Comédie-Française : Thierry Hancisse, Sylvia Bergé, Alain Lenglet, Laurent Stocker, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Gilles David, Stéphane Varupenne, Sébastien Pouderoux, Danièle Lebrun, Noam Morgenstern, Yoann Gasiorowski, Sefa Yeboah, Jordan Rezgui, Morgane Real, Charlie Fabert, Myrthe Vermeulen
Et avec : Catherine Andréa, Philippe Bertrand, Catherine Pepinster, Marta Zollet

Comédie Française • Place Colette • 75001 Paris
Du 15 octobre 2026 au 27 janvier 2027 en alternance, à 20 h 30 ou 14 h
Durée : 2 h 45 avec entracte
De 5 € à 56 €
Réservations : en ligne ou 01 44 58 15 15

Le 3 décembre, diffusion en direct dans plus de 200 salles de cinéma

Photos : © Christophe Raynaud de Lage, Coll. CF

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