Échappées extraordinaires
Léna Martinelli
Les Trois Coups
Comment l’amour résiste-t-il à l’éveil spirituel ? Pour sa dernière création, Yann Frisch livre une œuvre sensible sur la perte de repères. « Poussières » est aussi sombre que lumineux. Jusqu’au vertige. C’est du grand théâtre fantastique. Autre mise en scène du magicien, « Échapper à soi », de Chloé Vivarès traite d’un trouble de la mémoire. Si le spectacle repose sur des ressorts différents, c’est une seconde échappée poétique sur les perceptions élargies, remarquable à plus d’un titre.
Dans un décor réaliste d’intérieur, une femme s’affaire quand un homme déboule. En fait, l’effraction est un leurre. Le couple, complice, fait son cinéma, rejoue peut-être leur rencontre, à moins qu’il ne partage un fantasme. Tout est dit – ou presque – dans cette scène inaugurale. Il nous faudra sans cesse démêler le vrai du faux. Aller au-delà des apparences.
Entre deux
Clémence est psychanalyste, André enseigne la philosophie. Elle reçoit ses patients et lui félicite son étudiant, entre deux digressions sur Platon. Toutefois, depuis qu’elle voit « la danse invisible de la matière », la femme se sent « envahie par la joie » : ce qu’elle vit comme une révélation, lui le considère comme une perte. C’est au cours d’un dîner que tout dérape. Entre cette scène loufoque et le dernier tableau, André assiste impuissant à la bascule de son aimée dans un autre monde. Entre eux, la même réalité et deux façons radicalement différentes de l’habiter.



D’abord, on n’a jamais vu Yann Frisch s’illustrer dans un « grand format ». Jusque-là, il était plutôt enclin aux propositions atypiques, comme le Paradoxe de Georges (lire la critique de Bénédicte Fantin) et Personne, où il était seul dans son camion-théâtre. L’intérêt pour les sujets existentiels demeure, mais cette fois-ci, il s’est entouré de comédiens aguerris : Anne Rotger et Jérôme Kircher, tandis que Lucie Grundstein endosse plusieurs rôles secondaires. Dialogues foisonnants, ballet de personnages caricaturaux, exubérances… La première partie oscille entre comédie et drame bourgeois. La suivante est onirique et tout en ellipses.
Tout commence donc par du théâtre dans le théâtre. Pourtant la magie est omniprésente, même si Yann Frisch préfère parler ici de théâtre fantastique. La scénographie décline les ombres, pour montrer les visions grandissantes de cette femme, mais également la part cachée de cet homme, a priori éclairé, qui se résigne à faire interner sa femme. La pièce ne juge pas. Elle révèle.
C’est avant tout une histoire d’amour : « Poussières est une réflexion sur l’intensité, sur la difficulté d’aimer sans vouloir contenir ». Elle parle des épreuves qui nous font grandir, et parfois nous enferment. Le rationnel est plus ébranlé que l’exaltée, en état de béatitude. Tandis que l’âme de sa femme s’élève, lui s’effondre. On ressent vraiment la solitude qui s’abat sur lui. Jusqu’au vertige.
Instants suspendus
Ouverture de conscience, expérience mystique, fuite hors du réel, perte de repères… Entre l’ici-bas et l’ailleurs, tout est question de vision. Les croyants espèrent « être touchés par la grâce », ce que certains considèrent comme du délire. Une illumination peut être considérée comme initiatique dans une culture et un symptôme psychiatrique dans une autre. Yann Frisch ne parle ni de foi, ni de folie, préférant déplacer les points de vue. Pour un magicien, questionner la frontière entre réalité et imagination est du pain béni : « Ici, la magie n’est pas illusion, elle est une fluctuation sensible dans la perception du monde ».


À vue, les effets conçus par l’auteur, avec la cie 14:20, dévoilent donc ce qui se dérobe au regard, l’éveil spirituel. Les techniciens surgissent des nappes d’ombres, en référence aussi au mythe de la caverne de Platon. Les éclairages sculptent non seulement l’espace ; ils traduisent remarquablement les états d’âme des personnages. Depuis l’étreinte solaire jusqu’à l’éloignement glacial, les échappées hallucinatoires sont nimbées d’or, comme auréolées de particules. De sublimes lumières soulignent les contrastes entre la froideur qui stupéfie son époux sous une douche, avant qu’il ne retourne dans le noir profond, et la chaleur irradiante qui entoure sa femme, dans un périmètre de plus en plus large. Que de magnifiques séquences !
Finalement que se passe-t-il quand la personne que l’on aime nous quitte, qu’elle accède à un autre monde ? Poussières traite de la perte : « Un jour, en regardant un vortex de poussière dans un coin de rue, je me suis laissé penser que, sans doute, ce tourbillon serait l’ultime spectacle qui nous survivra quand toute vie aura définitivement disparu », écrit l’auteur.
La mémoire qui planche
C’est l’Espace des Arts qui programme la première représentation de Poussières car la compagnie de Yann Frisch y est en résidence. Un beau compagnonnage qui permet également à Chloé Vivarès, de brouiller les pistes, dans son premier solo qui use des ressorts du mentalisme.
Alice, une comédienne, nous raconte son amitié avec Chloé. Cette dernière, autrice d’un roman qui s’appelle Échapper à soi, souffre d’hyperthymésie, un trouble de la mémoire. Il ne s’agit pas de celle qui flanche mais bien d’une capacité extraordinaire (il existe une trentaine de cas dans le monde). Or, tout retenir, imprimer chaque détail, est un handicap. Ne rien pouvoir oublier consiste à tout enregistrer. Absolument tout, avec l’incapacité de synthétiser ou de trier ses souvenirs. Ce syndrome de diogène mental entraîne une rupture sociale.
Face à nous, une table, deux chaises, un tableau de bois, une craie et des livres. Chloé Vivarès va semer le trouble. S’invitant dans le récit d’Alice, elle raconte comment les mathématiques, puis la littérature l’ont sauvée des ruminations et de la solitude. Ses démonstrations sont bien amenées. Carré magique, souvenirs de lecture, dates de naissance d’écrivains… Le public est invité à explorer les mécanismes de la mémoire à travers des expériences. Entre théâtre, humour et performance magique, la jeune femme réalise des prouesses, maîtrise parfaitement ses tours. Est-elle aussi dotée d’une mémoire infaillible ? Où commence la fiction ? Cette Chloé, c’est elle ?
Comédienne, autrice, lectrice compulsive, Chloé Vivarès livre un spectacle original, forcément inoubliable, qui célèbre le pouvoir de la littérature, heureuse échappatoire au monde qui nous entoure.
Léna Martinelli
, à ClermonPoussières, de Yann Frisch
Site de la Cie L’Absente
Conception, écriture et mise en scène : Yann Frisch
Collaboration à l’écriture, la dramaturgie et la mise en scène : Sidonie Pigeon
Avec : Anne Rotger, Jérôme Kircher, Lucie Grunstein, Céline Bary, Zoé Bouchicot, Claire Jouët-Pastré, Julien Michenaud, Monika Schwarzl
Durée : 1 h 20
Dès 12 ans
Plus d’infos ici
Tournée :
• Du 4 au 6 novembre, Comédie de Clermont scène nationale, à Clermont-Ferrand
• Les 12 et 13 novembre, Le Théâtre Le Carré Sainte-
Maxime
• Du 18 au 20 novembre, Malraux scène nationale Chambéry Savoie
• Du 10 au 12 décembre, Le Phénix scène natioanle Valenciennes
• Les 17 et 18 décembre, Espace Marcel Carné St-Michel-sur-Orge
• Les 9 et 10 mars 2027, Théâtre de Nîmes
• Les 16 et 17 mars, Théâtre du Beauvaisis, scène nationale de Beauvais
• Les 23 et 24 mars, Maison de la Culture d’Amiens
• Les 30 et 31 mars, Châteauvallon
• Les 6 et 7 avril, La Rose des vents, scène nationale Lille Métropole Villeneuve d’Ascq
• Du 21 au 25 avril, MC93 de Bobigny
• Les 29 et 30 avril, Théâtre Jean Vilar, à Suresnes
• Les 4 et 5 mai, Le Volcan, scène nationale Le Havre
• Du 12 au 23 mai, Théâtre du Rond-Point, à Paris
• Du 1er au 7 juin, Les Célestins, Théâtre de Lyon, dans le cadre des Nuits de Fourvière et le Festival utoPistes
Échapper à soi, de Chloé Vivarès
Site de la Cie L’Absente
Mise en scène : Yann Frisch
Avec Chloé Vivarès
Durée : 50 min
Dès 12 ans
Plus d’infos ici
Tournée :
• Le 7 novembre, dans le cadre des Assises de la traduction littéraire, à Arles
• Les 13 et 14 novembre, Battersea Arts Center
• Du 8 au 13 décembre, Le Pôle, Arts en circulation, à La Seyne-sur-Mer
• Le 6 février, Le CREAC de Bègles
• Du 25 au 27 février, Théâtre Le Sillon scène conventionnée d’intérêt national, à Clermont L’Hérault
Spectacles vus à l’Espace des Arts scène nationale Chalon-sur-Saône
Photos : © Christophe Raynaud de Lage


