Si près, si loin
Florence Douroux, Trina Mounier
Les Trois Coups
Une femme de condition modeste aime, de loin, un professeur de lycée, et fera de cet amour l’essentiel de sa vie. Cécile Garcia Fogel adapte, met en scène et joue « Tanto Poco », tiré du merveilleux roman de l’Italien Marco Lodoli (2024). C’est une joie d’entendre au théâtre les mots de cet auteur, servis par une comédienne d’une telle finesse et qui livre un spectacle de belle envergure.
Dans la banlieue de Rome, ne concierge d’école s’éprend au premier regard d’un jeune professeur de lettres nouvellement arrivé dans l’établissement. Un sentiment immédiat, inconditionnel, mais voué au silence, car Matteo, autre milieu, autre statut, n’est pas pour elle. Elle peut seulement le guetter, échanger un « bonjour-au revoir Professeur » et, au mieux, lui apporter une tasse de café. Tandis qu’il ne la voit pas, elle le regarde vivre et… ne demande rien de plus.
La vie passe, dix ans, trente ans, quarante ans, vouée à cet amour secret. Elle veille silencieusement sur la gloire de son aimé, succès littéraires, mariage et enfants, puis sa dégringolade, renvoi de l’école, mépris des critiques, divorce. Dans le désaveu général, seul demeure, inchangé, intact, l’amour de la concierge, certaine que sans elle, Matteo ne s’en sortirait pas et que – envers et contre tout – elle doit le protéger. C’est, du moins, ce qu’elle a décidé de croire une fois pour toutes, ce en quoi elle a foi. Une vocation.



La vie passe, dix ans, trente ans, quarante ans, vouée à cet amour secret. Elle veille silencieusement sur la gloire de son aimé, succès littéraires, mariage et enfants, puis sa dégringolade, renvoi de l’école, mépris des critiques, divorce. Dans le désaveu général, seul demeure, inchangé, intact, l’amour de la concierge, certaine que sans elle, Matteo ne s’en sortirait pas et que – envers et contre tout – elle doit le protéger. C’est, du moins, ce qu’elle a décidé de croire une fois pour toutes, ce en quoi elle a foi. Une vocation.
Entre fiction, folie et réalisme
Dans « Tanto Poco », si peu, Marco Lodoli donne donc voix à cette invisible qui parle au passé des quarante ans écoulés depuis la rencontre de sa vie : un viol, un avortement, des amants de passage, l’école et sa routine, son jardin de roses et de marguerites. Romancier lui-même et longtemps professeur de lettres dans une banlieue romaine, il ancre son récit dans un réalisme qu’il connaît bien. Mais il inverse les rôles, puisque l’enseignant aimé en secret pourrait être lui, alors que la narratrice pourrait être celle qui le voyait passer.
Tout se passe dans l’esprit de celle-ci. Il fouille, il fabrique, il invente. Entre concret et fiction, réalité ou affabulation, le roman déroule de merveilleuses pages sur un quotidien troué d’images fantasques, rêvées ou hallucinées. Car cette femme n’a pas échappé à la torture d’une voix intérieure, faisant irruption sans crier gare, « pas même un baiser, il sait à peine que tu existes ». Sur cette voix promptement refoulée à maintes reprises, houleuse, furieuse, le spectacle est un peu taiseux.
Si peu
Mais Cécile Garcia Fogel livre pourtant une adaptation et un jeu riches de nuances pour figurer l’histoire de cette passion peu banale, dans laquelle la présence et l’absence ont une frontière poreuse. Pour interpréter cette femme sans nom, sans éclat particulier, et finalement de tous les âges, elle apparait vêtue d’une sobre robe noire, dans un décor réduit à presque rien, un carré rouge au sol, un fauteuil, une chaise. Une tasse à la main, elle commence d’une voix tranquille, sans heurt, d’une lenteur toute pensive : « Moi, j’ai toujours été au même endroit, immobile, racine piquée dans une dévotion qui est peut-être de l’amour ou peut-être simplement de la peur ».

Elle annonce déjà sa couleur, avec un regard un peu lointain et un timbre de narratrice voguant dans le souvenir. La comédienne semble laisser les mots en suspens, flottant dans l’espace, libres. Ici, rien n’écourte le souvenir, et rien ne paraît aussi illimité que ça, cet amour absolu, cette dévotion presque mystique d’adoratrice. Nous entrons avec elle dans l’intimité de cette histoire incroyable, et de cette folie douce. Son talent nous tiendra en haleine jusqu’au bout.
Quatre décennies se jouent donc sur un simple carré. On y passe de la loge de la gardienne à son appartement, en passant par une cabine d’avion. Car la protagoniste décide de suivre Matteo en voyage à Paris, s’imaginant un séjour en amoureux. « Je me suis dit que tout seul Matteo n’allait pas y arriver (…) alors j’ai acheté un billet (…) et j’ai volé haut dans le ciel, dix rangées derrière mon amour, invisible ». Un bien beau moment, du reste, que « le souvenir à Paris », dans lequel la comédienne chante et danse, comme elle le fera à plusieurs reprises, rythmant et ponctuant ainsi le récit avec beaucoup de grâce.
Incommensurable
Avec presque rien, une chaise ou un bouquet qu’elle déplace, le bruit d’un aspirateur, un châle qu’elle jette sur ses épaules, Cécile Garcia Fogel fait entrer dans le « tanto poco » l’immensité d’un absolu. Dans l’étroitesse de sa surface de jeu, elle laisse s’engouffrer autant de lyrisme que de quotidienneté, avec une simplicité désarmante et beaucoup d’élégance. Quelques pas, un visage qui change furtivement d’expression, une voix qui se colore, s’étrangle un court instant dans la tristesse ou la colère, avant de retrouver une neutralité plus distante. C’est tout. Mais avec ce registre des toutes petites choses, la comédienne nous ouvre le champ de l’incommensurable.
Car c’est une vie dans son essentiel dont il s’agit, de toute une vie à côté de l’autre, juste à côté, de l’existence d’un être qui affiche une foi inébranlable dans la pureté, dans ce qui doit demeurer intact, sans souillure ni gâchis. Cette femme-là, qui ne cesse de dire qu’elle ne comprend pas grand-chose au monde, qu’elle ne sait rien, croit pourtant à l’infini présent, à l’infini vivant dans l’univers. Et à la beauté des vers de Rimbaud, qu’elle cite : « Par délicatesse j’ai perdu ma vie ». Tout semble dit.
Florence Douroux
Tanto Poco, d’après Marco Lodoli
Le texte est édité chez P.O.L
Traduction : Louise Boudonnat
Adaptation, mise en scène et jeu : Cécile Garcia Fogel
Dès 15 ans
Théâtre de la Ville • TDV- Sarah Bernhardt_Studio • 2, place du Châtelet • 75004 Paris
Du 23 septembre au 3 octobre 2026, à 20 heures, dimanche à 15 heures
De 5 € à 25 €
Réservations : en ligne ou 01 42 74 22 77
Photos : Pascal Gely


