« Circo Infinito », Alejandro Escobedo, Théâtre Cirque Cosmique, Critique, Bobino, Paris

Voiles et lumières

Florence Douroux
Les Trois Coups

Avec sa lumière douce et joyeuse, « Circo Infinito » propose un spectacle propice aux rêves et à l’optimisme. Sous la houlette d’Alejandro Escobedo, trois personnages en quête de poésie nous embarquent à bord d’un voilier imaginaire, dans lequel ils déploient acrobatie, jonglage, art du clown et musique live. Sans dramaturgie précise, le spectacle est une belle invitation au voyage dans un credo profondément humain.

Lorsqu’il entre sur scène, avec son nez rouge et sa mine éberluée, Alejandro Escobedo n’est pas long à installer son clown et son univers. Tout droit ou en essuie-glace, ses tout petits pas serrés et mignons – l’une de ses marques de fabrique – ses regards, sa maladresse, font entrer le public dans un imaginaire peuplé d’étrangetés un peu fantasques. Sans un mot, il convoque le rire, le rêve et le jeu.

Débarqué en France depuis son Chili natal, l’artiste n’avait alors pour tout bagage, que sa bouille un peu Chaplin et un jonglage déjà solide. Après une école de cirque à Lyon, il rejoint l’Académie Fratellini, avec laquelle il tisse de profonds liens. Raphaëlle Boitel, Slava Polunin, le Festival mondial du Cirque de Demain dont il est lauréat en 2017 : son parcours assoit un clown d’expérience, doublé d’un excellent jongleur. En outre, il co-fonde avec le Dr Maddly Guillaume l’association J’ai Mal Partout-Cirque Médical qui marque son engagement dans le milieu hospitalier. Le cirque et le soin main dans la main, c’est exactement ce que propose Circo Infinito, créé il y a 4 ans à l’Hôpital Necker par sa compagnie Alejandro Escobedo – Théâtre Cirque Cosmique, présidée par Valérie Fratellini.

Invitation au voyage

Le spectacle livre une succession de tableaux oniriques ou burlesques, avec ses virtuosités et ses ratés. Le clown se prend les pieds dans le tapis, joue avec tout ce qui bouge, antennes de transistors réfractaires ou autres, dévisse des têtes, lève le nez vers la lune, s’amuse d’un balai ou d’une plante verte. Et pose à l’occasion un violon en équilibre sur son front. Les enfants sont en joie. À ses côtés, Émily Tissot, multi-instrumentiste à la voix de rossignol et Rémi Bolard, acrobate expressif au possible, écrivent cette histoire de tout et de rien. Une harmonie à trois, incontestable, invite doucement au voyage.

Du trio, sur le plateau, on ne sait que des bribes. Qui sont-ils ? Que font-ils ? Pourquoi ? Pas de contexte, pas d’identité propre, le propos n’est pas bavard. Il faut se laisser aller à la grâce de l’instant, à l’atmosphère tranquille que les trois artistes sont habiles à créer et à maintenir. Sans progression explicite, sans mots, le spectacle prend son temps pour livrer peu à peu d’autres secrets que celui d’une dramaturgie évolutive dont il ne s’encombre pas. Nichée derrière un flou apparent, l’épaisseur d’une autre étoffe se révèle, et dévoile un véritable fil rouge dans la proposition, laquelle est bien plus qu’une flânerie rêveuse et poétique éclairée par la lune.

Magie des petits gestes

Par le jonglage, la musique et les acrobaties, le spectacle laisse en effet deviner ses intentions, sans imposer sa lecture. On les voit bien, ces mains tendues vers l’autre, ces regards, ces sollicitations, ce que la compagnie nomme si bien « magie des petits gestes ». Ce n’est pas une vaine formule. C’est un programme. On nous dit ici en effet que le quotidien est habité de gestes minuscules mais précieux, un regard ou une main posée, une chanson, et que le presque rien peut devenir immense, en traçant tous les possibles, jusqu’à l’infini, insoupçonné.

1 © Louis Dupron ; 2 et 3 © Natalia Butinova

Le jonglage d’Alejandro Escobedo, la trajectoire de ses balles se glissant non sans malice ni humour près de l’autre, au creux de l’autre, est une incitation au jeu. Celui qui n’était pas jongleur le devient. L’exploit est ici, dans cette joie de l’échange offert et partagé. Elle est aussi dans ces cascades d’Alejandro, en colonne à deux, comme si la virtuosité – jongler en seconde hauteur – n’était accessible que grâce au corps porteur de l’autre, devenu socle nécessaire. L’idée est belle.

Variations aériennes

L’acrobatie aérienne prolonge et enrichit ce propos. Une vie entravée reprend force grâce à un musicienne-bonne fée et un matelot-infirmier qui sollicitent et encouragent. La prouesse advient alors, dans de menus mouvements de la main ou du pied, petits miracles de vie précédant l’envol. Ici se dessine une histoire écrite en deux variations, qui transforment le corps empêché en corps acrobate. Une renaissance.

Allongé sur le cerceau, immobile, dans une horizontalité semblant suspendre le temps, Rémi Bolard est finalement emporté dans un mouvement libérateur. L’idée est renforcée dans un beau numéro de sangles, qui signe l’apothéose enchanteresse de l’idée clé de voûte. D’abord empêtré dans les lanières, corseté, l’acrobate s’affranchit peu à peu de la contrainte des liens comme de la pesanteur, pour s’envoler en plein ciel (ou presque), dans une aisance d’oiseau. « Fly, fly, fly », chante Emily Tissot.

Et vogue le navire

Le spectacle soigne par ailleurs une esthétique en lien avec son credo. Les couvertures de survie, quittant leurs fonctions utilitaires pour devenir matière poétique, offrent l’un de ses plus jolis tableaux. Captant la lumière de façon chatoyante, le matériau froissé devient objet scintillant dans une danse légère, agrès détourné devenant jonglage aux mille reflets.

Avec ses grandes voiles éclairées de lumières chaudes ou bleutées, le décor, d’une réelle beauté, dessine un ailleurs suspendu où l’horizon prend un autre visage. Une invitation à rêver, à larguer les amarres, pour s’affranchir des contraintes de chaque jour et voguer en toute liberté, avec les moyens du bord. Comme s’il restait toujours un vent favorable à saisir, une traversée à s’offrir.

Florence Douroux


Alejandro Escobedo-Théâtre Cirque Cosmique
Association J’ai mal partout-Cirque médical
Réalisation, mise en scène et scénographie : Alejandro Escobedo
Avec : Émily Tissot, Rémi Bolard, Alejandro Escobedo

Bobino • 14-20, rue de la Gaîté • 75014 Paris
Du 15 octobre au 22 novembre 2026, du jeudi au samedi à 19 h, dimanche à 15 h
De 20 € à 42 €
Durée : 1 h 15 
Dès 6 ans
Réservations : en ligne ou 01 43 27 24 24

Photo de une : © Margarida  Riberiro I Nuvem Voadora

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