Aurillac : espace public impliqué et fliqué
Stéphanie Ruffier
Les Trois Coups
Le catalogue de la 39e édition du festival d’Aurillac arborait des têtes de pomme et surgeons. Le plus gros événement des arts de la rue français reste un jardin extraordinaire : vitrine, marché mais aussi laboratoire. Si l’obsession sécuritaire refroidit les ardents défenseurs de la liberté, plusieurs centaines de compagnies étaient au rendez-vous dans le Cantal.
Dans le Off d’Aurillac, nulle sélection artistique, mais la ville n’est pas extensible. Cet hiver, à peine ouvertes, les inscriptions de compagnies ont atteint leur quota en une journée à peine. 650 d’entre elles ont été retenues. Une chance, certes. Mais quelle gageure d’autofinancer sa venue et de se faire connaître parmi une offre surabondante de plus de 3.000 représentations ! Certains, comme Gaétan Ranson de la compagnie La Populaire, ont bénéficié des enseignements de la Fai-ar, seule école des arts de la rue en France. La Création, où il incarne Dieu (ou son avatar, Freddy Mercury) fait montre d’un vrai sens de la relation aux publics et à l’espace. Hilarant.
Descendu parmi nous en Birkenstock blanches pour se plaindre des créations humaines (bitume, béton et SUV), Gaétan Ranson nous délivre rien moins que le sens de l’existence. Cette personnalité sincère et charismatique soigne son éco-anxiété avec une proposition audacieuse, très politique. Changer le monde ? Oui, vraiment, et illico. Enfin un prêche qui passe à la pratique ! Ce fin observateur repère voiture de police, réactions en terrasse ou détails vestimentaires des passants pour faire feu de tout bois. L’action ? Un peu illégale, anarco-gauchiste, efficace en diable. Mais on est à Aurillac, haut de la contestation, n’est-ce pas ?
Festival de premières
Certaines compagnies, comme Le Tigre d’eau, frottent leur toute première création à la rue. « Tout s’est bien passé, je vais pouvoir me reposer », espère une jeune mère. Las, le postpartum la plonge dans un gouffre émotionnel. Triste provisoire évoque la santé mentale des parturientes incarnées par trois clownes en pantalon à rayures, comme condamnées à perpétuité. Joues roses, mais moral en berne, elles expérimentent l’avalanche de bons conseils de leurs proches, le syndrome post traumatique, la dépression… Ce chœur alterne témoignages et informations, le rap revendicatif et les adresses émouvantes aux absentes. On passe du rire complice à aux larmes.


« Triste provisoire » © Stéphanie Ruffier
Aurillac, c’est ainsi le lieu où, malgré une pauvreté de moyens qui confine parfois à l’art brut, on peut trouver son public. Un tréteau, un rideau, une guirlande de fanions en guide de ceinture, et c’est parti pour la croisade ! Délivrez-nous du mal de la cie De la culotte déploie une farce médiévale autour d’un personnage oublié, Marguerite de Beverley. Cette combattante du XIIe siècle, partie pour conquérir Jérusalem, rencontre… les amours saphiques ! Si les costumes paraissent cheap, de prime abord, la qualité de la langue simili moyen-âgeuse et l’énergie déployée emportent d’adhésion du public. L’aventure picaresque tourne en utopie itinérante autogérée au royaume des Francs. Interprètes au talent comique et à l’engagement indéniables. Bien vu !
L’identité française, démangeaison collective
Face à la précarisation du secteur, le festival est même devenu un lieu où présenter des spectacles encore en rodage, voire des maquettes, pour récolter des retours du public et des financements. Le duo de clowns de Rouge blanc bleu, collaboration entre le Collectif Xanadou et la compagnie Idiot cherchent village, cherche à démêler ce qui fonde l’identité nationale : « Ça c’est nous, ça c’est pas nous ». Le nous, c’est un gros fatras extrait de sacs en toile de jute : un pays des lumières un peu cassé. Tous les symboles sont déboulonnés, façon coq à l’âne (gilet jaune, képi, squelette dans le placard et roi Ubu). Les sketchs se juxtaposent : usure dans le couple, la valeur travail, la joie militante… Ça cherche encore son fil. De belles images et du rire noir.

« Oratorio 627941 » © Stéphanie Ruffier
Ici, comme tant d’autres festivals, tout ne se joue pas sur la place publique. De nombreux collectifs animent des cours dans des espaces plus protégés où défendre leur propre programmation et une petite restauration qui la finance (même si le maire préférerait valoriser ses cafetiers). La bien-nommée Cour en Cours, à l’école Doumer, est un petit labo à ciel ouvert, une cabine d’essayage à tentatives débraillées : « Goûte ça et dis-moi ! » Pina Wood est là, accroupie, flow dans la main et chaussettes « sale conne ». « J’avance tout droit et sans guide » affirme-t-elle. Le musicien Yogi est à ses côtés, ainsi que la carabine léguée par sa grand-mère (sa langue) et sa pote en booty style. Elle a imaginé des tapis-médicaments tissés par des Algériennes pour porter sa poésie post-exotique et puis, comme dirait Jean, « Chut, fermez vos gueules et craquez une allumette ». Son Oratorio 627941 foule au pied les demandes d’autorisation. Elle dévore la bienséance de l’entre-soi blanc.

« Le Grand Déraillement » © Stéphanie Ruffier
Le Collectif Demain est annulé présentait une esquisse de saynètes évoquant l’irrésistible montée de l’idéologie nationaliste (thème décidément récurrent, on le retrouve aussi dans le malaise burlesque orchestré par la cie CLAAP autour des « fleurs de la nation » et du mérite). Le Grand Déraillement commence comme un Question pour un champion pour devenir Français. Abject, sale et méchant. Les dystopies, inspirées d’un recueil de nouvelles, frappent là où l’on déshumanise l’Autre, dans notre presque réalité rance. La désobéissance civile innerve toutes ces formes. On rit du constat du désastre. Mais on reprend la rue.
La rue est souvent la thématique-même des spectacles les plus engagés. La Peur de la Cie Grands Espaces se demande comment se construit ce sentiment d’inquiétude, quand on est une femme qui marche seule dans une ruelle la nuit. Entre réalité et construction culturelle, une comédienne décortique avec technicité le combo homme qui siffle + bruit inquiétant + empathie + vision subjective. Ou comment le cinéma nourrit l’inquiétude (et réciproquement). Des scènes sont filmées par le public et montées en direct. Méta-théâtralité, in situ, la maîtrise technique et la relation intimiste au public font mouche. Une démonstration époustouflante de la nécessité de l’éducation à l’image.



« La Peur » © Stéphanie Ruffier
La rue, parlons-en. Cette année, il y avait moins de monde dans les rues, mais beaucoup de CRS. Alertés par les discours sécuritaires du maire, des passionnés, comme Sophia Antoine, ont annoncé leur refus d’assister au spectacle de « corps exsangues qui battent le pavé à bout de souffle ». Comment se rendre complice d’un événement qui « musèle les aboiements », d’autorités qui organisent « précarité et mépris ». Durant trois jours, la rumeur a couru : les vendeurs de bijoux artisanaux comme les festivaliers aux tentes plantées de façon sauvage étaient devenus personae non gratae. Des violences policières ont été rapportées. La consommation locale et la tranquillité, oui. Le débordement, la décroissance et la désobéissance festive qui fondent l’identité du festival, non. La révolte couvait.

« Tout doit disparaître » © Stéphanie Ruffier
Certaines compagnies ont rédigé un « appel au calme » tandis que d’autres ont préféré défendre bec et ongles l’image de rassemblement de « vas-nu-pieds et punks à chien », les fondements de la fête libre. En effet, un risque d’uniformisation guette ce festival de plus en plus polic(i)é. Le dernier jour, l’équipe de médiation de la ville et du festival ont jugulé une manifestation dénonçant la dérive sécuritaire. Cette fois-ci encore, le festival a survécu, perdant encore quelques grammes de son âme libertaire.
Et puis, il y a ceux qui se passent de toute autorisation, en Off du Off, tels les marionnettistes et magiciens de rue, les échassiers (moins nombreux qu’à l’accoutumée), ou encore la compagnie 1Watt qui déployait son administration militaire à lunettes dessinées et couronnes en carton au départ de la statue des droits de l’Homme : foutraquement ordonné, joyeusement surgissant. Sans entraves.
Stéphanie Ruffier
La Création, Cie La Populaire
Site de la compagnie
Auteur interprète : Gaétan Ranson
Soutien à l’écriture et à la dramaturgie : Fabrice Richert et Pauline Murris
Tournée ici
Triste Provisoire, Cie Le Tigre d’eau
Page Instagram de la compagnie
Autrice, metteuse en scène, interprète : Lucie Reinaudo
Assistant mise en scène : Xavier Czapla
Interprète, chorégraphe : Nina-Morgane Madelaine
Interprète, chanteuse : Noméie Naël
Création musicale : Judicaël Denecé
Tournée :
• Les 19 et 20 septembre, à Cergy Soit !, à Cergy-Pontoise (95)
Délivrez-nous du mal, Cie De la culotte
Site de la compagnie
Mise en scène et écriture : Louison Rieger
Aide à la mise en scène : Carla Gauzès
Dramaturgie : Lili Thomas
Jeu : Lili Thomas, Anna Budde, Amélie Zekri
Rouge blanc bleu, Collectif Xanadou et Idiot cherche Village
Site de la compagnie
Auteur, metteur en scène : Boris Zordan
Interprétation : Clément Baudouin et Clément Delpérié
Tournée :
• Le 29 août, au Festival Place Libre, Le Touvet (38)
La Peur, Cie Grands Espaces
Site de la compagnie
Jeu et régie technique : Marie Courault et Hélène Gond
Regard extérieur / mise en jeu : Fabien Bassot Cie La Zizanie
Spectacles vu dans le cadre du Festival d’Aurillac 2026, du 19 au 22 août 2026, porté par Éclat Cnarep
Photo de une : « Rouge blanc bleu », Collectif Xanadou et Idiot cherche Village © Stéphanie Ruffier


